Clameurs : A l’école de la prise de parole

Vous connaissez la réalité augmentée ? Avec Clameurs, bienvenue dans le monde de l'audio augmenté et participatif.
Article par : Quentin Bruet-Ferréol


Mouvement Occupy, hashtag twitter pris d’assaut, street democracy… Plus de doute, la culture web a favorisé un retour de la prise de parole citoyenne. Et avec Clameurs, le web pourrait bien avoir trouvé un nouveau moyen de se faire entendre : la réalité “audiogmentée”.

Lancé en février dernier, Clameurs est un média basé sur la production de bulles de sons géolocalisées. Bien sûr, Clameurs n’est pas un exemple unique, avec des expérimentations comme celles de Shoudio. Mais Clameurs a plus d’ambition que la simple géolocalisation sonore. Beaucoup plus ! Rencontre avec Fabrice Benoit et Marc Rutkowski de Clameurs qui nous parle d’empowerment par la parole.

TRANSFORMER LE TERRITOIRE

Qu’est-ce que clameur ?

Fabrice : C’est un nouveau média audio, géolocalisé et participatif qui transforme le territoire en support de diffusion. L’utilisateur de Clameurs peut, à la manière d’un graffeur avec un graffiti, associer un son à un lieu. L’application ouvre une carte qui va géolocaliser l’utilisateur et indiquer, autour de lui, ce qu’on appelle les «Clameurs» : des capsules de sons géolocalisées.

Comment ça marche ?

Fabrice : Aujourd’hui, tu vas sur l’Apple Store et tu peux télécharger l’Appli ou tu te rends directement sur le site internet. Dans les deux cas, c’est gratuit. Ensuite, tu peux poster tes Clameurs et tes messages sont géolocalisés. La déclinaison sur Android arrive bientôt. De l’autre côté, il y a une webapp qui permet d’écouter toutes les Clameurs. En résumé, l’utilisateur dispose de trois entrées : l’appli, le site et la webapp. L’application iPhone est disponible en anglais. Nous avons déjà des Clameurs dans le monde entier !

La carte des Clameurs ci-dessous, à découvrir en entier à cette adresse.

A quoi ça sert ?

Fabrice : Pour nous, il y a 4 grands usages :

  • Un usage social qui découle de la gratuité de l’application et du site associé. L’idée c’est que les gens vont utiliser l’outil pour créer des débats citoyens, créer des parcours sonores ou même déposer un poème chez quelqu’un…
  • Un usage en tant que galerie qui envisage le territoire comme support de diffusion et comme un musée à ciel ouvert mettant en avant des créateurs dans le cadre de déambulations artistiques offrant un nouveau regard sur la ville. Un peu comme un audio guide de musée à l’échelle de la planète.
  • Un usage patrimonial, basé sur la notion de réalité augmentée sonore permettant de faire entrer les lieux en résonance avec leur histoire, et informatif, notamment par le travail avec les collectivités territoriales.
  • Un usage informatif, notamment par le travail avec des communautés territoriales.

Ce qui est intéressant en situation de mobilité, c’est que Clameurs, c’est un site, mais c’est aussi et avant tout une application qui permet d’écouter les Clameurs dans la rue.

Pourquoi Clameurs se contente-t-il de l’audio ?

Fabrice : Selon nous, ce média a une forte charge émotionnelle. En lieu et place du pseudo et du texte, ce qui est très dépersonnalisé, avec l’audio, vous bénéficiez de de la voix et de l’intention de la personne : est-ce un homme ou une femme ? Quel âge a-t-il ? Est-ce qu’il est ironique ? On sentira son énergie, sa révolte, son amour ! Du coup, on se détache de l’outil d’écoute pour, en lieu et place, t’immerger dans l’espace qui te raconte l’histoire d’un lieu ou d’un évènement.

Peux-tu nous donner quelques exemples ?

Fabrice : En ce qui concerne l’usage patrimonial, nous avons attaché à la place Tahrir en Egypte la rumeur de la foule lors des manifestations du printemps arabe ou encore les revendications des manifestants devant le ministère de l’intérieur en Tunisie criant “Ben Ali Dégage !” Cela permet de rattacher de l’éphémère à un espace. Lorsque tu retournes sur la place Tahrir, tu vas pouvoir réentendre cette foule, sa rumeur qui fait désormais partie intégrante du lieu. C’est là que la notion de réalité augmentée intervient. Sur le checkpoint Charlie entre Berlin-est et Berlin-ouest, nous avons géolocalisé Rostropovitch qui jouait la sarabande de Bach au violoncelle. C’est un instant éphémère dans l’histoire du temps !

Marc : C’est ce qui constitue le patrimoine et l’histoire ! Notre ambition c’est de dire que l’histoire ne se construit pas que de manière unilatérale par l’historien qui va écrire mais aussi par tous les citoyens qui vont rajouter leurs briques : «Moi, inconnu, je fais parti de l’histoire et pour moi, l’histoire c’est ça !» L’ensemble des subjectivités donne une meilleure vision de l’histoire que l’histoire officielle.

ENCOURAGER LA PRISE DE PAROLE

Peux-tu me parler de l’usage social de Clameurs ? 

Fabrice : Actuellement, nous travaillons avec la Fing autour de la notion de Street Democracy. L’idée est de favoriser la réappropriation de l’espace politique en formant une masse critique de libre expression via Clameurs. Ensuite, les politiques auraient pour rôle d’en faire une synthèse. Cela peut être un débat à l’échelle de la localité, de la collectivité ou à l’échelle nationale. Et, pourquoi pas, une nouvelle source de démocratie ?

Qui initie le débat ? 

Fabrice : Il s’agirait d’une démocratie participative inscrite dans le territoire. Ainsi, le débat pourrait venir directement des utilisateurs ou alors d’une volonté extérieure qui s’intéresserait à l’avis des gens.

Marc : Nous cherchons à retrouver la spontanéité du débat. Comment inciter les gens à s’exprimer à nouveau ? Ca, c’est l’idée de la Clabine.

Kézaco ?

Marc : La cabine Clameurs. C’est un téléphone vintage monté sur une caravane à vélo, connecté à un ordinateur. Comment ça se passe ? Le téléphone sonne et les gens peuvent s’exprimer. Au final, Clameurs permet de tout écouter à nouveau de façon géolocalisée.

Fabrice : Pour nous, la clabine, c’est le prolongement physique du site et de son application mobile, ce dispositif permet dans un cadre événementiel d’incarner un média et un usage basé sur la notion de réalité augmentée. C’est l’occasion pour les gens de revivre un évènement éphémère. Prenons la Nuit Blanche, le promeneur clique sur le plan et peut écouter le fondateur s’exprimer sur son programme. Et puis, après, autour de cette Clameurs, il peut y avoir des réponses, des avis sur l’évènement ou même des informations «il y a trop de queue !». Voilà pour le live ! Mais, après l’évènement, Clameurs permet de revivre la Nuit Blanche. Par exemple, tu vas dans l’Eglise Sainte-Eustache et tu écoutes le concert live qui avait eu lieu lors de la Nuit Blanche. Revivre l’éphémère à travers l’audio de façon très intime. La Clabine sillonne la nuit et géocalise l’ambiance et les réactions. Lors de la nuit blanche, nous avons invité les gens à s’adresser au monde. Finalement, ils ont envoyé un grand nombre de messages d’amour. C’est une vision poétique d’un débat citoyen dont nous aurions fait la synthèse !

D’où est venue l’idée ?

Marc : L’idée est venue de réflexions que nous avions sur le street-art : pourquoi pas du street art audio géolocalisé ? Et là, j’ai pensé à un auteur de science-fiction que j’avais lu, Alain Damasio. Dans son premier livre, la Zone du dehors, des rebelles dans un monde futuriste posent des bulles audios géolocalisées avec des messages subversifs. J’ai relu le livre et j’ai adoré le nom de ces bulles : Clameurs. Ca a commencé comme ça !

Qu’en pense Alain Damasio ?

Fabrice : Je lui en ai parlé après une conférence. Il a un regard très critique sur la technologie et l’isolation qu’elle peut provoquer. Je ne pense pas qu’il soit très convaincu de l’utilité de plateformes comme facebook ou twitter, et il s’en inquiète même plutôt. Par contre, sur Clameurs, il a semblé enthousiaste ! Mais il ne pouvait pas l’essayer car il n’avait pas d’iPhone et, pour toute te dire, je crois qu’il n’aime pas trop ces trucs-là…

A qui appartiennent les Clameurs ? Sont-elles anonymes ?

Fabrice : A vrai dire, on s’est développé plus vite qu’on a réfléchi… Les Clameurs, nous les stockons chez nous. Pour la question des droits, nous distinguons bien nos clients des citoyens utilisateurs de Clameurs. Pour ces derniers, nous ne sommes que diffuseurs. Et, je vous rassure, si nous sommes rachetés par Coca-Cola, tout le monde pourra récupérer ses Clameurs sur demande ! En terme de responsabilité sur le contenu, une question qui se pose pour toute entité hébergeant des données, nous envisagons cependant la question des Creatives Commons pour simplifier les choses, et rendre Clameurs le plus libre possible.

CONTRÔLER LA PAROLE ?

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Un enjeu important et complexe pour ce type de plateforme est la modération. Comment procédez-vous ?

Fabrice : Qu’est-ce qui se passe dans le cas de Clameurs ultra-racistes ? Nous avons tendance à faire confiance aux utilisateurs. Regardez ce qu’il s’est passé sur facebook : face à l’énorme flux de donnée, ce sont principalement les utilisateurs qui font remonter les problèmes. De l’auto-modération, en somme !

De la dénonciation sur Clameurs ?

Fabrice : Comme sur facebook, il suffirait à l’utilisateur de cliquer sur : «Signaler un contenu abusif». Mais, selon nous, pour que le media soit cohérent avec sa mission, il faut absolument limiter la modération au maximum ! Car le plus gros danger avec la modération, c’est de ne pas écouter les gens et de faire disparaître l’opinion des communautés qui dérangent… L’objectif, c’est de faire une vrai synthèse, pas de faire le tri !

Marc : C’est souvent «On vous demande votre avis parce que c’est à la mode, mais si tu l’ouvre un peu de trop…»

Si vous laissez libre votre outil, et que vous hébergez le contenu, vous risquez gros. Ma question est la suivante : quand est-ce que vous comptez vous faire interdire ?

Le plus tôt sera le mieux (rire) ! On assume ce côté subversif. Bien évidemment, si on voulait faire de la géolocalisation non-subversive, ça ne serait pas compliqué. On aimerait que Clameurs marche du tonnerre… Mais on a envie de participer à la démocratisation, de sortir de ce semblant de démocratie dans lequel on est ! Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui partagent une opinion semblable sur la mondialisation mais on leur propose un nombre limité de réponses. Notre proposition : faire une synthèse venue d’en bas des solutions nouvelles.

Quand je donne mon opinion, je suis géolocalisé. A combien évalues-tu le risque de se faire casser la gueule ? 

Pour rassurer, je dirais que l’utilisateur peut passer par un pseudo sur Clameurs. Les informations sont protégées et, ce que nous géolocalisons, ce sont des Clameurs. Pas des gens ! Tu peux planter une Clameurs à l’autre bout de Paris si tu veux ! Cela pose un problème connexe : l’espace numérique, à qui appartient-il ? Dans la vrai vie, si je tague ce café, j’aurais des problèmes. Mais si je fais un tag numérique dans l’espace numérique, suis-je dans mon droit ? L’espace numérique est-il publique ?

Pourquoi ne pas utilisez des outils libres et faire une application Android ?

Nous nous sentons très proches des problèmatiques du libre. Si on n’a pas fait d’application Android, c’est seulement un problème de technique, nous sommes plutôt des mac users à la base ! Par exemple, au départ, nous avons fait une appli iphone, et très vite, nous avons une WebApp pour ouvrir, et nous souhations continuer à ouvrir sur un maximum de supports. Clameurs n’est pas une appli comme les autres, c’est un nouveau media libre ! L’objectif, c’est la masse critique, l’intéret général, la parole au peuple ! Réappropriez-vous votre territoire par la parole !

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