Des données bonnes pour la corbeille ?

Le souhait de certains journalistes est en passe d'être exaucé : la libération des données provenant des administrations est imminente ! Mais, au fait, qu'est ce qui fait la qualité de ces données ?
Article par : Sylvain Parasie


Crédit photo : podoboq / Flickr

D’ici quelques semaines, le gouvernement français va lancer une plateforme en ligne sur laquelle on pourra accéder à des données provenant des administrations publiques. Inspiré du mouvement international pour l’ouverture des données publiques (open data), le futur « data.gouv.fr » doit améliorer la transparence de l’Etat, mais aussi contribuer à la croissance économique en fournissant aux entreprises la matière première nécessaire à la production d’applications et de services en ligne innovants. Les attentes sont particulièrement fortes dans la presse (ici, par exemple) : les journalistes disposeront enfin de données de qualité pour surveiller les gouvernants, critiquer l’action publique et offrir à leurs internautes des applications susceptibles de renforcer leurs pouvoirs en tant que citoyens !

Pour qu’une telle opération soit couronnée de succès, il est nécessaire non seulement que les données diffusées concernent une large palette de services publics - sécurité, justice, éducation, santé, urbanisme, transports, etc. – mais aussi qu’elles soient fiables, complètes, fines et régulièrement mises à jour. Mais de quoi dépend vraiment la qualité des données provenant de ces organisations ? Le sociologue américain Harold Garfinkel, disparu au printemps dernier, nous donne des clés pour comprendre ce phénomène.

Dans un livre publié en 1967, Garfinkel explique qu’il est tout à fait normal qu’une organisation produise des données lacunaires et inexploitables pour les personnes qui lui sont extérieures. Alors qu’il enquête sur des cliniques à Los Angeles, il remarque que les dossiers remplis par le personnel sont truffés d’erreurs et d’omissions.

Si ces dossiers sont de mauvaise qualité, explique-t-il, ce n’est pas que les moyens humains ou matériels font défaut pour consigner les données d’une façon rigoureuse. Selon Garfinkel, c’est plutôt que chaque dossier peut être considéré comme un « contrat » entre le personnel de la clinique et les patients traités. Autrement dit, lorsqu’un membre du personnel remplit un dossier, il veille à satisfaire les obligations qui lui sont faîtes dans le cadre de la clinique et de la relation thérapeutique. Il remplira ou non telle case, renseignera tel élément d’une façon ou d’une autre selon les attentes qui lui sont adressées, explicitement ou non, par l’organisation et par ses collègues. Si bien que selon Garfinkel, une personne extérieure ne comprendra le contenu d’un dossier que si elle connaît intimement l’organisation de la clinique, et l’histoire des relations entre les médecins et leurs patients.

À l’heure où des journalistes se demandent comment utiliser les données provenant de l’administration, il est utile de garder à l’esprit la mise en garde de Garfinkel. Une grande partie de ces données sont en effet produites entre autres par des fonctionnaires des impôts, des assistantes sociales, des magistrats ou des policiers. C’est-à-dire par des professionnels qui sont tenus par un ensemble d’obligations dans leurs rapports avec les usagers qu’ils renseignent, éduquent ou sanctionnent. Parce qu’elles conservent l’empreinte du contrat qui lie ces professionnels avec leur organisation dans leur rapport aux usagers, ces données ne seront pas systématiquement interprétables et réutilisables, notamment par les journalistes. On comprend alors que l’enjeu majeur de la libération des données tient peut-être moins à la libération proprement dite qu’à la capacité collective à désengager la production des données du contrat qui lie les professionnels aux usagers des services publics.

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À propos de Sylvain Parasie

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Sociologue, maître de conférence à l’Université Paris-Est et chercheur au laboratoire techniques, territoires et société (Latts), Sylvain travaille sur les implications sociales et politiques associées à l’usage des nouvelles technologies dans le monde des médias et de la communication. Il étudie particulièrement la manière dont les organisations de presse et leurs publics s'approprient les technologies en ligne, en France et aux Etats-Unis.

2 Responses to “Des données bonnes pour la corbeille ?” Subscribe

  1. Hubert Guillaud 23/11/2011 at 11:18 #

    Intéressant. Pourtant on peut se demander si la proposition conclusive est vraiment partagée… Pour les journalistes de données, peut-être que l’objectif est d’obtenir de meilleures données… Mais est-ce le cas des usagers des services publics ? Si les lacunes des données sont les espaces de libertés de la relation entre l’administration et les usagers, nous avons beaucoup à perdre à ce qu’ils se remplissent, non ?

  2. Sylvain Parasie 23/11/2011 at 15:07 #

    Oui, c’est une autre leçon possible! Ceci dit, dans l’analyse de Garfinkel, les patients n’ont pas leur mot à dire dans la fabrication des dossiers. C’est surtout le médecin qui, du haut de son savoir reconnu, consigne les données en ayant à l’esprit le jugement de ses collègues. Le patient n’intervient que lorsqu’il attaque ses médecins en justice ou demande réparation. Donc il n’est pas absolument certain que les lacunes des données soient toujours dues à ces espaces de liberté entre professionnels et usagers…

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