Pourquoi tant d’engouement pour les tiers-lieux ? C’est pour comprendre et questionner cet enthousiasme que Jessica Chekroun, journaliste à Silicon Maniacs, a enquêté en collaboration avec Dilara Trupia qui réalise actuellement une thése d’anthropologie au sein de Silicon Sentier.
En France, nous comptons depuis 2007, une quarantaine d’initiatives de coworking space dont la majorité est apparue courant 2010. Les initiatives de Cantines en régions sont des signes de la montée en puissance de cette nouvelle tendance organisationnelle du travail, à la fois hyperlocalisée, en réseau et collaborative.
A quoi correspondent ces nouvelles tendances? Quelles différences entre tiers lieux et coworking space ? Quelles sont leurs fonctions et dans quelles mesures agissent-ils en tant que lieux d’innovation?
Bienvenue au pays de l’innovation et des lieux qui s’en réclament !
Du garage au tiers lieux, nouvelles visions de l’innovation.
Pourquoi chercher à définir ce qu’est un lieu d’innovation ?
Parmi les nombreuses voix qui ont tentés de répondre au défi de la sortie de crise économique qui ébranle les économies depuis deux ans, l’innovation s’est faite une place au soleil.
“Réponses politiques à la crise économique : investir dans l’innovation pour une croissance à long terme”. Voilà le titre évocateur d’un rapport de l’OCDE de Juin 2009. Dans un monde en constante évolution, cette innovation est au coeur de toutes les attentes, de tous les discours politiques et autres annonces de la maison blanche : lors d’un discours au Congrés, Obama a annoncé mettre l’innovation technologique au coeur de son agenda économique. 
Les deux ingrédients de l’innovationsont la création et l’appropriation. Favoriser l’apparition de nouvelles idées nouvelles est la première étape nécessaire comme terreau de l’innovation. Parmi les penseurs de l’innovation, WW. Powell a remis l’utilisateur au centre du processus d’innovation en montrant que les processus de co-conception dans les TIC’s permettent l’émergence de nouvelles formes d’organisation et augmentent ainsi la capacité d’innovation, et ceci grâce à la démocratisation de l’accès à l’information et la réduction des coùts de transaction. Ainsi, l’utilisateur peut résoudre lui-même les problèmes qu’il rencontre en s’appuyant sur les communautés d’usagers et en évitant les circuits hiérarchiques habituels. En ce sens, la notion d’innovation ascendante, utilisée par l’économiste E. Von Hippel dans Democratizing Innovation (the MIT Press, 2005, en téléchargement gratuit) montre que grand nombre d’objets communs sont le résultat de multiples ajustements et adaptations, assemblages et bricolages réalisés par les utilisateurs (ex : le surfeur dans son atelier adaptant son matériel à ses besoins réels).
L’innovation ascendante est d’autant plus pertinente lorsqu’il s’agit de saisir les ruptures qui opèrent dans le monde numérique. “Cette dynamique « horizontale » qui se développe parallèlement aux cycles « verticaux » de l’innovation est devenue une caractéristique essentielle, même si non exclusive, du développement des usages et du marché de l’Internet.” écrit Dominique Cardon dans La trajectoire des innovations ascendantes.
Le lieu est lui aussi important dans cette vision ascendante de l’innovation, car bien souvent, nous l’avons constaté à travers l’histoire, les process ont pris place dans un garage ou un atelier; ou plus largement, dans des lieux laissant les valeurs propres à l’innovation ascendante émerger, des lieux structurés par et pour des communautés. Ces structures puisent leur énergie dans un environnement local et chez les communautés qui participent constamment à l’organisation de ces dernières. Le cas de Worm à Rotterdam est exemplaire de l’importance des communautés dans la conception même de l’espace et dans son animation.
Le tiers lieux pas si nouveau …
Etudiants bachotant au bar à côté du lycée (parce que la bibliothèque, “c’est trop calme”), free-lance lisant des dossiers allongé aux Luxembourg sous la menace permanente de l’arrosage automatique ou plumitif grattant le maximum de pages dans un café avant l’invasion de 17h30 à la sortie des bureaux…. Les tiers-lieux existent et ils font l’objet d’une pratique courante. Ce qui est nouveau, c’est le mot employé pour décrire ces espaces que les acteurs colonisent ponctuellement pour y effectuer des tâches dans une zone “autre”, recréant l’intimité d’un chez soi avec l’ouverture d’un ailleurs, alliant la possibilité de se rencontrer mais aussi, tout simplement, de passer inaperçu. Ce sont des espaces aspirant à un environnement social différent de celui de l’espace privé et de l’espace public . Ce sont des lieux dits de passage donnant un sens nouveau à l’espace : des communautés qui se forment et se rassemblent, des réseaux qui se tissent et grandissent autour des usages que l’on en fait. Dans ce cadre, le “café du coin”, le squat d’artiste ou le centre culturel servent de points informels de rencontres et, dès lors, peuvent devenir des tiers-lieux selon l’usage qu’en font les individus qui les animent, les occupent et les visitent.
Ici, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre et Boris Vian. Les cafés investis par des communautés littéraires, un tiers lieu qui ne dit pas encore son nom.
Plus qu’une simple spatialité, les tiers-lieux sont le produit localisé de relations sociales, d’interactions créatives et de modalités singulières d’organisation, laissant la place à la participation.
Des travailleurs qui s’organisent
Les corworking space sont des tiers lieu augmentés par une dimension réellement professionnelle. Ils tendent à recréer les synergies propres aux tiers-lieux en y intégrant une forte dimension sectorielle ou professionnelle. Souvent présentés comme un “mouvement”, les coworking space défendent un modèle alternatif d’organisation du travail fondé en grande partie par des travailleurs indépendants, des entrepreneurs et des artistes. La singularité de ces espaces se manifeste notamment à travers leur construction permanente et progressive, à la fois dans leurs dimensions sociale, technique, et économique : une co-invention qui s’adapte au changements et aux besoins de sa communauté. Ils répondent également à la nécessité de se réunir pour subsister tant d’un point de vue économique et conjoncturelle.
Phrase étendard du site de la communauté des Coworking Space.
De plus en plus prégnant, le mouvement des Coworking space intègre très peu de standards pré-établis dans leur modalité d’organisation, de financement ou de gouvernance. Ces modèles sont fonctions de leur inscription sociale, géographique ou socioprofessionnelle. En effet, les coworking space tirant leurs singularités de leurs environnements, il demeure délicat d’en tirer un modèle duplicable : chacun à leurs manières sont des artisans de l’innovation.
Coworking space : lieux d’innovation?
Les coworking space sont de nouveaux interstices de la ville. L’activité professionnelle y est forte et libérée des contraintes physiques et géographiques dès lors que l’usage des TIC y est intensif. Pour autant, ces lieux favorisant le « travail à distance » sont des creusets de relations sociales et professionnelles. On s’y retrouve, on y échange, on y crée de la valeur par les rencontres et l’imprévu.
On retrouve ainsi plusieurs conditions favorisant l’innovation dans les espaces de coworking :
La collaboration : Le coworking est considéré par ses créateurs comme ses usagers comme un mouvement socioculturel dans lequel la collaboration est le lien structurant de la communauté. Celle-ci devient prépondérante en tant que nouvelle forme d’organisation socioprofessionnelle. Le bénéfice social est prévalu au profit économique, il est exprimé par l’association et l’organisation face à l’isolement et la solitude des travailleurs. Une certaine notion d’intelligence collective apparaît dans ces espaces, la communauté des coworkers formant des petites équipes d’indépendants qui se réunissent autour d’un projet collaboratif. Plus qu’un but à atteindre la collaboration devient le mode d’organisation intrinsèque à la nouveauté de ces lieux.
L’ouverture: Quand à l’aspect culturel, il se manifeste principalement par l’influence de la communauté de l’open source et par l’assimilation de la culture du libre. L’esprit de partage, de l’échange, de la convivialité et de la vie communautaire sont des valeurs moteurs prépondérantes. D’autre part la liberté, l’autonomie et la flexibilité favorisent la créativité des interactions sociales. Certains espaces de coworking publient des manifestes dans lesquels ils exposent leur positionnement social vis-à-vis des conditions de travail et du système de production. Une série de valeur et de principe de viabilité, durabilité et communauté sont alors mis en avant par ces espaces qui, au-delà de se présenter et se promouvoir, créent un mouvement qui dépasse les frontières de leur pouvoir d’action. C’est exactement ce qu’illustre la fameuse formulation déviée : « coworkers of the world, unite ! »
Sérendipité: Malgré l’abstraction des notions de communauté, de réseau et de travail collaboratif, la nouveauté du coworking est fondamentalement liée à la dimension spatiale. Le monde professionnel moderne (digital, nomade et hyper-connecté) se manifeste sur une carte par des flux et des transactions de tout ordre, dans un réseau immatériel. Il serait possible que les employés travaillent tous dans des endroits différents, ne se réunissant qu’à des points d’étape de la réalisation. Cependant, nombres de témoignages, notamment des indépendants et freelances, mettent en avant l’importance de l’interactivité et de l’environnement social dans le rythme et l’efficacité des travailleurs. Ainsi, un espace de rencontre pour les travailleurs, de frottement pour des communautés devient la jonction de différents réseaux socioprofessionnels qui génère et régénère un certain localisme cosmopolite. Systèmes productifs locaux, grappes d’entreprise, clusters et pôle de compétitivité ; ces structures peuvent être vu comme les résonances de l’effet de proximité en question et les expressions diverses de ce rapport particulier de l’écosystème des affaires à l’espace. La densité, la multiplicité, les réseaux superposés sont les caractéristiques de ces espaces de sociabilité et d’expressivité. Ces lieux deviennent des territoires de la créativité qui encadrent et encore accélèrent les processus dit de sérendipité en favorisant les rencontres hasardeuses et non-linéaires par leurs natures profondément mixtes.
Le coworking répond donc à la double contrainte de l’innovation, favorable à a fois à la création, par les valeurs qui le constituent, de par les conditions de travail effectives dans un tel lieux de travail. Mais également l’approproiation, comme lieu de diffusion de ces nouvelles créations à travers les communautés qui s’y croisent et se frottent.
Conjointement à ce mouvement alternatif, nous observons un foisonnement de nouveaux lieux dédiés à la collaboration entre acteurs économiques et créatifs. Ces lab’ d’expérimentation et de co-conception (référence aux hackerspaces, aux labs ouverts par les grands groupes du type Orange Labs, Ogilvy Labs, et un nombre grandissant de Lab apposés à une marque), témoignent de la volonté d’appropriation de la culture participative chez les grandes entreprises. Cette acculturation progressive ne serait-elle pas le signe d’une prise en compte des grandes entreprises des dynamiques organisationnelles sous tendant le web 2.0?
Nos visites de lieux :
- La ruche, un lieu au service de l’innovation sociale.
- Les cantines en région, visite des Cantines de Rennes et Nantes.
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