Google penche-t-il à droite ?

Plusieurs voix se sont récemment élevées pour dire que le portail "élections" de Google favorisait le candidat Nicolas Sarkozy. Doit-on en conclure que cette technologie serait en elle-même "politisée"?
Article par : Sylvain Parasie


« Offrir un accès simple et rapide à l’information sur la campagne et ses principales thématiques ». C’est la promesse qu’a tenue Google à l’occasion du lancement, il y a une dizaine de jours, de la version française de son portail Google Politique et Elections lancé en partenariat avec l’AFP. En inscrivant la requête de son choix ou en cliquant sur les noms des candidats ou les thèmes proposés par le portail (« éducation », « emploi », etc.), l’internaute accède à une liste contenant des liens vers des articles publiés sur les sites d’information et des vidéos de campagne. Bon nombre de commentateurs ont vu là un bon moyen d’améliorer l’implication des citoyens dans la campagne.

Et pourtant, quelques autres se sont interrogées sur la neutralité de la plateforme. Jean-Baptiste Jacquin, rédacteur en chef du Monde se demandait ainsi : « ‘Google élection présidentielle’ est-il neutre ? Sur 4 sujets, 2 sont de l’officiel de Sarkozy vieux de 22h et 2 jours ». Vincent Glad, journaliste chez Slate.fr, posait cette question : « l’algorithme de Google Elections est fait pour ne faire remonter que des articles laudatifs sur Sarkozy ? ».

 À bien regarder le portail, il semble en effet qu’une grande majorité des contenus qui apparaissent en tête de liste concernent Nicolas Sarkozy – mais aussi François Hollande – au grand détriment des autres candidats, qui n’apparaissent que marginalement dans les quinze premiers résultats proposés par le portail. Mais, en supposant qu’il se confirme sur la durée de la campagne, comment expliquer ce traitement préférentiel opéré par le moteur de recherche ? Doit-on en conclure que l’algorithme qui classe automatiquement ces contenus serait lui-même « politisé » ? Mais comment cette technologie (dont nous avons déjà parlé ici), qui repose sur un ensemble de règles exécutées automatiquement, peut-elle être « politisée » ?

En 1980, le politiste américain Langdon Winner posait déjà cette question dans un article [PDF] resté célèbre : les technologies ont-elles des opinions politiques ? Une telle interrogation, expliquait-il, est provocante tant nous sommes habitués à nous demander si une technologie est efficace ou si elle a des conséquences, positives ou négatives, sur l’environnement. Dans son analyse, Winner expliquait que certaines technologies sont dès le départ conçues pour avantager certains citoyens au détriment d’autres. Il en va ainsi de certains ponts construits à New York entre les années 1920 et 1970, qui empêchaient l’accès des bus par leur hauteur très réduite. L’intention de leur architecte Robert Moses était en effet de limiter au maximum l’accès des parcs publics aux classes populaires et aux minorités, qui ne disposaient pas de voitures individuelles.

Mais le plus souvent, explique Winner, ceux qui conçoivent les technologies n’ont pas au départ l’intention de nuire à une partie de la population. Si celles-ci finissent pourtant par favoriser systématiquement certains groupes sociaux, c’est plutôt le résultat d’un processus dans lequel n’interviennent pas seulement les concepteurs des technologies. Il donne l’exemple de la machine à récolter les tomates, conçue à l’université de Californie dans les années 1940. Au départ, les chercheurs n’avaient pas d’intention politique particulière, mais c’est suite à l’intervention des scientifiques, des entreprises et des instances publiques, qu’un processus a conduit à une concentration agricole très importante au détriment des petits exploitants. Winner en conclut que, bien souvent, c’est au terme d’un processus impliquant une grande variété d’acteurs que les technologies finissent par favoriser systématiquement certaines parties de la population.

Mais revenons à l’algorithme de Google Elections. Si celui-ci reste en grande partie secret, il est peu probable que les programmeurs californiens aient voulu favoriser Nicolas Sarkozy ou François Hollande au détriment de Philippe Poutou ou Jacques Cheminade. Les algorithmes de Google ont ceci de particulier qu’ils hiérarchisent les contenus non pas principalement à partir du contenu des pages web, mais en comptant les liens vers ces pages web. Dès lors, un article mentionnant l’un des candidats sera d’autant mieux référencé par l’algorithme qu’un plus grand nombre de liens pointent vers celui-ci. Mais si l’on suit l’argument de Winner, on peut penser que les résultats du portail s’expliquent plutôt par l’arrangement à la fois social et technique plus large dans lequel s’inscrit l’algorithme de Google. Puisque les médias en ligne qui attirent la plus forte audience (LeMonde.fr, LeFigaro.fr, TF1.fr, 20minutes.fr, etc.) couvrent préférentiellement les deux principaux candidats à l’élection – lesquels fournissent par ailleurs le plus de contenus à ces médias –, on peut faire l’hypothèse que l’algorithme accroît la différence de traitement entre les candidats par l’importance qu’il accorde à l’audience de ces sites d’information. En considérant ainsi plus largement l’arrangement à la fois social et technique sur lequel repose Google Elections, on en arrive à cette question : ne faudrait-il pas contraindre, même temporairement, les concepteurs de l’algorithme à tenir compte plus globalement de cet arrangement et des effets inégalitaires qu’il produit ?

Crédits photos : Réinterprétation du logo de Google mark knol / Flickr ; Google Lies -eko- / Flickr

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À propos de Sylvain Parasie

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Sociologue, maître de conférence à l’Université Paris-Est et chercheur au laboratoire techniques, territoires et société (Latts), Sylvain travaille sur les implications sociales et politiques associées à l’usage des nouvelles technologies dans le monde des médias et de la communication. Il étudie particulièrement la manière dont les organisations de presse et leurs publics s'approprient les technologies en ligne, en France et aux Etats-Unis.

One Response to “Google penche-t-il à droite ?” Subscribe

  1. Dominique Boullier 19/04/2012 at 13:30 #

    Sur ces questions, c’est encore Lawrence Lessig qui a le mieux décrit comment “code is law” et cela sans les présupposés critiques ou manipulateurs de certaines reprises des thèses L Winner. Et la question posée est celle d’une architecture technique qui relève d’un bien public (comme les panneaux routiers) mais qui est propriétaire et opaque. Où sont les arènes politiques pour en débattre? Nous sommes là typiquement dans la sub-politique d’U Beck. Amitiés

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