Hackers et pirates modernes: culture, combats et idéologie-YGAW (5/9)

Ils sont programmeurs, étudiants en "computer science" ou en électronique, net artistes, designers, freelances ou jeunes entrepreneurs, employés dans des boites de sécurité informatique (...)
Article par : Nirina Thibault


Article écrit et publié par Alice Zagury sur YGAW. Photo cc: Nirina Thibault

Ils sont programmeurs, étudiants en “computer science” ou en électronique, net artistes, designers, freelances ou jeunes entrepreneurs, employés dans des boites de sécurité informatique, professeurs de mathématiques…Tous ont en commun d’utiliser leur temps libre pour travailler sur des projets personnels avec passion. Appliquer le modèle de la collaboration initiée par le logiciel libre au monde réel, tel est leur quotidien.

On a visité 3 hackerspaces, Metalab, The Hungarian Center for Knowledge et C-base, respectivement à Vienne, Budapest et Berlin.
D’un point de vue esthétique, Metalab et C-base vouent un culte à l’imagerie intersidérale…C-Base est un objet non identifié qui se serait crashé à Berlin, il y a de cela 12 ans. Le vaisseau spatial doit pouvoir redécoller un jour, c’est ce à quoi travaillent les geek-astronautes cachés dans chaque recoins. Une équipe de C-Base a répondu au concours lancé par Google visant à créer un robot qui puisse faire 500 mètres sur la lune et récolter des données…30 millions de dollars à la clef tout de même, les résultats seront rendus publics en décembre 2012.

D’un point de vue olfactif,  ça pue l’homme, la vieille moquette et la clope. Il n’y a pas de femme – donc pas de ménage ?  Il y a comme un côté vieil ado qui ne veut pas sortir de sa chambre en bazar. Cependant, on peut noter qu’à Métalab, les pièces détachées sont précieusement rangées dans leurs petites boites alignées. Les jouets sont des makerbots et laser cutter, la nourriture appartient au domaine public : si tu n’as pas mis de copyright dessus, elle peut être mangée par la communauté.

Plus sérieusement, d’un point de vue idéologique, quels sont leurs combats ?

Les influences tiennent d’abord du mouvement du Libre incarné par Richard Stallman pour les puristes, Lessig pour les autres, de la philosophie Punk pour le “Do it Yourself”, les détournements de codes, les alternative au capitalisme.
Je ne suis ni experte, théoricienne ou chercheuse, d’autres le font mieux alors autant s’y référer. Un article dans Framasoft donne les résonances politiques des gourous de la culture Hacking, tirant vers le libertarianisme.

L’article analyse le site personnel d’Eric S. Raymond, l’un des programmeurs actifs du projet GNU, connu notamment pour La cathédrale et le bazar. Il y révèle un aspect de son œuvre : Armed and Dangerous, journal personnel où la star du hacking se montre féroce défenseur d’une liberté particulière : le port d’armes légal.
Les libertarians sont inclassables politiquement : “Le libéralisme libertarien semble échapper à la dichotomie politique classique gauche/droite de par ses thèses qui le situent à la fois à gauche au plan des libertés individuelles (dépénalisation des drogues, liberté d’expression, liberté d’immigration, liberté sexuelle, refus de la conscription…) et à droite au plan des libertés économiques (respect de la propriété privée, liberté d’entreprendre, libre-échange, réduction drastique de la fiscalité, rejet des politiques étatiques de redistribution…).” source : wikipedia.

Dans Internet Actu, Xavier De La Porte a écrit un article clair sur l’évolution des hackers, à partir des recherches de Steven Levy, auteur de Hackers, Heroes of the Computer Revolution. L’article synthétise la pensée de Levy sur l’évolution des Hackers.
3 catégories-types en ressortent :
- “titans”, ceux qui ont réussi, désormais riches et puissants et célèbres : de Bill Gates à Mark Zuckerberg en passant par Paul Graham qui investit aujourd’hui dans les “startups de hackers”.
- “idéalistes”, qui n’ont pas trahi l’idéal, mais d’une manière ou d’une autre, en souffrent : Richard Stallman, Richard Greenblatt.
- “nouvelle génération”, des gens qui ne voient pas le business comme un ennemi, mais un moyen pour leurs idéaux et leurs innovations d’atteindre le plus large public possible.

Concrètement, de ce que j’ai pu comprendre, entendre et expérimenter lors de notre voyage à Hackland, la solution chimique de la culture hacker actuelle peut se distiller en quelques us et coutumes :

Just do it : Au Métalab, la règle est que personne ne doit dire : “on devrait faire comme ceci…” mais appliquer soi même les bonnes idées. C’est à la fois un droit et un devoir, la communauté met à dispositions des moyens, les membres s’intègrent par des projets. C’est ce qui fait que pas mal d’entre eux sont critiques vis-à-vis des “labs” où la pratique est devancée par la recherche conceptuelle, où le faire est moins présent et les projets par conséquents, assez peu testables, tangibles ou concrets. Venant de l’univers de la programmation informatique où chaque ligne de code écrite est testée puis améliorée, le fonctionnement itératif est un principe évident pour eux, applicable à tous types de projets. Ils ont l’habitude de répondre à des cas pratiques ou des clients qui veulent un produit finis, ils ont le sens du détail, du forkage et de la livraison: passage de la “proof of concept” au prototype duplicable.

Liberté de l’information : Les données appartiennent à tous, les codes sont partagés, c’est ainsi que la collaboration naît et est créatrice d’innovation. Une idée n’appartient à personne, elle est le fruit de plusieurs étapes de maturation qui ont mêlé différents groupes de personnes. La propriété intellectuelle et les brevets appartiennent à un monde archaïque où l’idée appartenait à celui qui la formulait. Aujourd’hui, non plus simplement l’idée mais sa création est enrichissante, parce qu’elle confère au groupe qui l’a produite, une légitimité et étend son échos, son réseau et sa bonne réputation. J’ai rencontré Amélia à Budapest, avec l’équipe du Hackespace de Stef, elle est membre du parti Pirate en Suède et élue au parlement européen. La Suède est le seul pays à avoir suffisamment voté pour le parti Pirate pour qu’il obtienne 2 sièges au parlement européen. Elle raconte que le parlement n’écoute que des arguments qui entrent dans son cadre : l’économie de marché. Ainsi, elle bénit le principe de libre concurrence qui contre les lois concernant le renforcement des brevets et de la propriété intellectuelle.

La non-sélection : Il n’y a pas de critères de sélection officiels pour être membre, excepté payer la mensualité (entre 15 et 20 euros au Métalab), et encore…Les hackerspaces se veulent ouverts, en opposition au système étatique jugé bureaucratique et injuste. C’est l’envie, la participation aux projets qui comptent, non le style vestimentaire, les diplômes, la classe sociale ou la couleur de peau. “Venez comme vous êtes” pour reprendre le slogan de MacDo.
L’initiative NetzNetz en Hongrie, est un exemple assez intéressant.
Afin d’offrir une répartition plus juste et plus démocratique, du budget que Budapest pouvait allouer à des initiatives sociales et artistiques, un groupe de jeunes gens a créé une plate-forme pour récolter les avis des membres de la communauté des nouveaux média, plus à même de juger de la pertinence d’une initiative ou non. C’est ainsi que le Métalab a pu se lancer, avec un budget de 30 000 euros.

Le rejet du pouvoir industriel et commercial : Aujourd’hui, si les nouveaux entrepreneurs peuvent venir des hackerspaces, que le système capitaliste est donc moins controversé, la virulence envers les grands groupes demeure. Critiqués pour leur incapacité à produire de l’innovation et à vampiriser celles des autres, voire pire, à chercher à empêcher le développement du logiciel libre, les grandes entreprises, comme l’état, sont tenus à l’écart. L’indépendance est une vertu fondamentale qu’il est très difficile de conserver. Stef, fondateur du Hungarian Center For Knowledge a passé plus de 6 ans au département R&D du groupe Siemens, “Je suis resté aussi longtemps car je n’aime pas les échecs, mais j’ai du me rendre à l’évidence que ce n’était pas dans ce cadre que l’innovation pourrait éclore. On courre après des mini changements appelés innovations : des changements dans les matériaux utilisés, plus cheap, moins chers, super. Ici on fait mieux sans tous leurs moyens.” Il donne des cours d’informatique à la faculté et certains des membres du Hackerspace sont d’anciens étudiants, comme Dnet qui a créé HackSens, un boitier qui permet de dire si un membre est présent ou non dans l’espace, ainsi renseigner à quelque visiteur de la page web que ce soit, si le Hackerspace est ouvert ou non.

L’auto suffisance comme garantie de l’indépendance : “Nous sommes indépendants. Tout ce qui est au hackerspace a été fabriqué par nous même, on fait de la bonne récupération. Tout l’immeuble est autogéré” explique Stef. Le Hungarian center est spécialement bien entouré, il y a un bar en plein air au RDC, avec concerts de jazz, des espaces de jeux, des ateliers de graffiti, de peinture… L’ambiance est très agréable et l’état du bâtiment, brut mais solide. “Si demain Stef venait à partir, nous pourrions très bien vivre sans lui” illustre Dnet, l’étudiant bidouilleur et ambitieux…!

Si ces communautés influencent autant notre société, c’est parce qu’ils renversent les principes de l’innovation traditionnelle.
Dans cette vidéo très claire, Charles Leadbeater explique comment des groupes  de gens indépendants  font les produits “cutting edge” de demain : avec passion et indépendance, juste pour eux.

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À propos de Nirina Thibault

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Follow @nirinatweet La responsable du projet Silicon Maniacs? Elle chante la vie, danse la vie, elle dit que la vie c’est fait de rencontres. Elle voulait être rockstar, et continue à croire qu’il n’est jamais trop tard pour monter dans le minibus direction la route 66. D’ailleurs elle n’est jamais contre un pas de danse associé à un playback de Nina Simone. En attendant, elle aime bien faire peur aux gens quand elle dit qu’elle travaille dans « les nouvelles technologies ». Bouh!Sinon, elle pense que fumer une cigarette, ça donne de l’inspiration, que travailler la nuit, c’est bien mais aussi qu’il faudrait un jour penser à reprendre un rythme normal. Bref, elle pense beaucoup. @nirinatweet

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