Interface Facebook, back to the 90′s ?

Avec sa nouvelle interface, Facebook semble s’inspirer des designs des années 1990. De Facebook, à Yahoo, en passant par Google : retour sur l’histoire des interfaces et des expériences utilisateurs avec Claudio Vandi, expert en utilisabilité.
Article par : Claudio Vandi



Avec sa nouvelle interface présentée fin septembre, Facebook a annoncé l’arrivée de nouvelles fonctionnalités qui vont davantage enrichir nos profils et nos murs. C’est l’occasion de revenir sur le design et l’ergonomie de cette interface que nous avons désormais appris à utiliser de manière automatique et, questionner sa place dans l’histoire de l’évolution des interfaces web. On sait que Facebook représente un de changement de paradigme dans le domaine des services web, mais l’interface est-elle aussi disruptive que ses usages ? Commençons par regarder l’interface Facebook aujourd’hui


Pour faire abstraction des éléments de marque comme les couleurs et les logos et ne se concentrer que sur les aspects fonctionnels de l’interface nous avons utilisé wirify, un outil web qui permet de générer le wireframe (design) de n’importe quel site web :

Vos apps sur la gauche, vos photos en haut, votre mur au milieu, des liens publicitaires sur la droite et la messagerie encore plus à droite. Dans peu de remps il faudra aussi trouver de la place pour afficher les dernières nouvelles des journaux auxquels vous vous êtes abonnés et un lien vers votre Timeline.

Si vous pensez que Facebook est un exemple d’interface innovante, regardez l’image suivante, c’est le wireframe d’un portail web et moteur de recherche qui reçoit aujourd’hui 4% des recherches des internautes: Yahoo!

Et maintenant son wireframe :

Cette interface est un des symboles de la première vague des services qui ont contribuée à la diffusion du web grand public. Une interface dépassée, rien à voir avec l’internet social, géolocalisé, mobile, nuageux,… et pourtant il est étonnant de constater à quel point ces deux sites si différentes ont une image similaire.

Le portail web des années 1990

Cette comparaison laisse perplexes: on pensait avoir abandonné l’époque des dizaines d’encadrés qui nous proposaient des contenus avant même que nous ayons l’intention d’en chercher. Google était le premier à redonner de la valeur à l’espace blanc sur le web avec une interface radicalement minimaliste qui mettait en valeur la whitebox (le rectangle blanc dans lequel vous tapez vos recherches) au net de tout contenu associé, proposé, sponsorisé, au moins sur la page d’accueil. La promesse de Google était de ne pas se limiter à nous proposer une sélection des contenus disponibles mais de mouliner tout l’internet pour nous donner accès à l’intégralité de ses contenus (celui de télécharger tout le web était d’ailleurs l’un des rêves de Larry Page). Peu importe que le 50% des internautes ne dépasse pas le sixième résultat de la liste, l’important est donner l’illusion que tout est là, que Google ne choisit pas pour nous. Surtout, il nous permet d’avoir accès à un web bien ordonné. Brin et Page auraient en effet pu réclamer le titre de “portail” pour leur création: Google est le vrai portail, le reste n’est qu’une vitrine qui ne présente qu’une partie des contenus !

Au regard des images présentées au début de cet article,il semblerait que nous sommes sortis de cette époque minimaliste pour revenir à des interfaces baroques comme celle utilisée par le réseau social le plus visité au monde.

En réalité, même avec une ergonomie (mauvaise) et une interface (surchargée) très similaires, des sites comme Yahoo! et Facebook restent très différents en ce qui concerne l’expérience de recherche d’informations proposée à leurs utilisateurs. Là où Yahoo! nous invite à cliquer sur des contenus proposés à des millions d’utilisateurs, Facebook nous donne l’illusion de nous proposer des contenus sélectionnés spécialement pour nous. De manière similaire, les interfaces de Google et Facebook restent proches en termes d’expérience de recherche au delà de leurs différences d’interface. Ce que Google et Facebook nous communiquent, chacun à leur manière, est une neutralité de l’information proposée. Google le fait en délégant le choix à l’utilisateur et en lui mettant à disposition un algorithme aux pouvoirs magiques dont personne ne connait la recette brevetée: PageRank. Facebook le fait en récupérant l’ergonomie du portail web des années 1990 mais en changeant radicalement l’expérience utilisateur : c’est ton information de ton réseau, conçues exclusivement pour toi sur la base de tes intérêts personnels et ce que tu nous a laissé apprendre sur tes goûts (j’aime!).

Digérer l’infobesité

Ce que nous ne serions plus prêt à accepter de la part d’une entité qui vise à avoir le monopole de notre attention (Yahoo, Lycos, Excite, …) en nous proposant son choix de contenus du web, nous sommes prêts à l’accepter comme expression de notre ego augmenté (mes amis, mes pages, mes apps, ma timeline, mon journal).

Du point de vue des usages, les problèmes associés à ce type d’interface sont au moins au nombre de deux. D’un côté l’infobesité : nous sommes des êtres gourmands en information au point où nos stratégies de recherche d’information sont analysables en prenant comme modèle les parcours de recherche de nourriture de certains animaux comme les fourmis. Une interface qui nous laisse le choix de tout rassembler sur une même page peut dégrader notre capacité à digérer de l’information (vs simplement la cumuler). D’où le succès des services qui nous obligent à limiter notre gourmandise (les 140 caractères de Twitter) ou nous invitent à la rationaliser (les cercles) ou encore nous proposent de nous confier au crowd pour la modérer (les services de curation).

Un deuxième problème, bien connu, en se mettant à la place des services web dans la sélection des contenus qui nous intéressent, nous devons accepter de passer du rôle du destinataire à celui de source d’informations à destination des autres : amis certes, mais aussi annonceurs et analystes de tout type.

Les doutes restent surtout de nature esthétique et ergonomique. Peut être que la nouvelle fonction Timeline invertira cette tendance, mais pour l’instant il faudra continuer à tolérer une interface qui ressemble plus à un patchwork qu’à un chef d’œuvre d’architecture de l’information.

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Claudio ( @vandicla ) est l'expert en utilisabilité et ergonomie cognitive de Silicon Xperience. Issu d'une formation en Sémiotique et Sciences de la Communication (Université de Bologne, Italie) et Psychologie Cognitive (EPHE et l'Université de Paris 8) il a exploré différents thèmes de recherche:l'usage de métaphores dans les interfaces homme-machine, le transfert d' habitudes d'interaction à travers les interfaces, et le changement comportementaux liés à la lecture à l'écran. Il a travaillé comme chercheur au LUTIN Userlab, chef de projet au sein d'Universcience, Cité des sciences et de l'industrie et a participé en tant que expert à la European Satellite Navigation Competition. Il est principal auteur du livre blanc: "Seniors et tablettes interactives" et il a récemment publié un livre intitulé "L'usabilità, modelli e progettazione» (Utilisabilité: Modèles et Design). Il aime le café fort, la photo argentique et Wordpress.

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