La parole aux libraires #1 : Gérard Collard et le booktainment

Face à la dématérialisation de leur métier, les libraires contre-attaquent. Cette semaine, Gérard Collard nous parle des déblogueurs, le vidéoblog de la Griffe Noire, entre médiatisation, booktainment et culture du do-it-yourself.
Article par : Quentin Bruet-Ferréol


Le fantôme du disquaire disparu hante les libraires. De 4% en 2006, la vente en ligne représentait déjà 7,7% des ventes de livres neufs en 2010, selon Ipsos Profiling. Face à cette tendance, les libraires doivent relever un nouveau défi : continuer à faire leur métier de conseil personnalisé et de suivi de leur client, mais sur internet. L’enjeu ? La survie, tout simplement.

Aujourd’hui, Gérard Collard nous parle des déblogueurs, le nouveau videoblog de La Griffe Noire. Il inaugure ainsi notre série d’entretiens consacrés à la prescription en ligne. Sa stratégie : divertir avec des livres. Après l’advertainment, le “booktainment” ?

Coups de coeur ou coups de griffe ?

Si certains libraires ont du mal à faire entendre leur voix, Gérard Collard, un des deux patrons de la Griffe Noire, est un cas unique : c’est un libraire « médiatique ». Depuis 1995 où il fit ses premiers pas télévisuels dans l’émission Caractères de Bernard Rapp, lâchant un mémorable trait sur Duras « les écrivains boivent, les lecteurs trinquent », voilà bientôt 20 ans que le libraire à la houppette défend des « bouquins » qu’il aime.

Dans un des bureaux de la Griffe Noire, entre d’immenses piles de cartons et un téléphone qui sonne toutes les 5 minutes, il explique : « Je ne suis pas un critique, je suis quelqu’un qui fait passer ses coups de cœur. Quand j’ai aimé un livre, je le dis. Et quand je n’ai pas aimé, je le dis aussi ! Le dernier Umberto Eco par exemple m’a “gonflé”, ce qui ne veut pas dire que c’est un mauvais livre » précise-t-il. Pour lui, l’important est de rester fidèle à sa devise :

« Je préfère dire une bêtise que je pense qu’une chose intelligente que je ne pense pas”

Aujourd’hui, le métier des librairies change radicalement. Et “les choses semblent mal parties” regrette-t-il, car les libraires ne sont pas prêts, bloqués « dans les années 70 » et pensant encore « être attendus par les clients » pour leur avis d’expert. A tort ! C’est là que le bas blesse, aujourd’hui, le client, « il faut aller le chercher », y compris sur le web, une stratégie multi-canale qui fait feu de tout bois pour défendre des livres qui “le méritent”. Mais, aujourd’hui, comment attire-t-on l’attention des lecteurs ?

« Il faut désacraliser le livre ! »

Il serait “urgent” de casser l’image trop guindée de la culture des libraires et des critiques : « Il faut montrer aux gamins que les gars qui parlent de livres peuvent aussi aimer la musique, le rock, et rétablir le côté plaisir du livre ». Pour trouver une place dans un monde numérique, le libraire ne doit plus seulement conseiller, il doit « donner envie » et, surtout, être “culturellement incorrect” pour se différencier des critiques inféodés aux réseaux de l’édition. Un bon libraire est un libraire indépendant, d’esprit et de copinage en tout-genre, quitte à éparpiller les tartuffes façon puzzle, comme dirait Audiard. Ci-dessous, un exemple :

Conçue pour s’adresser à une génération de zappeurs, la Griffe Noire s’est depuis toujours distinguée par les innombrables étiquettes de couleurs collées sur les livres et son art de mettre en scène coups de cœur et coups de gueule. : « A la Griffe Noire, nous avons eu en vitrine des toilettes, des poubelles (on en a racheté une propre récemment car l’ancienne s’écroulait). On a même eût la tombe de d’Ormesson” raconte Gérard Collard. “Je trouve que le livre doit être un spectacle, c’est triste un livre dans l’absolu. Il faut remettre le livre en spectacle, amuser les gens. Si vous vous contentez de mettre le livre en pile, ça n’a aucun intérêt ». Contre la dématérialisation des livres, Gérard Collard invente l’hyper-libraire, capable de faire d’un livre un succès (notamment, Le projet Bleiberg de David S. Khayat) ou de démolir un auteur à succès !

“Refaire ce qu’on fait en magasin sur internet”

Lancé il y a quelque mois, lesdeblogueurs.tv propose à l’internaute des chroniques culturelles en vidéo, un peu comme si votre libraire vous conseillait un livre face à face. Enthousiasmé ? L’internaute pourra d’un clic se retrouver sur le site de la Griffe Noire, la librairie de Saint-Maur à l’origine du projet, et libre à lui de le commander – à la Griffe Noire ou ailleurs ! Deux sites distincts pour garantir l’indépendance, et des chroniqueurs qui privilégient leur coup de coeur à l’actualité, notamment Patrick de Funès faisant sa chronique sur l’une des plus belle oeuvre du pamphlétaire catholique du XIX° siècle, Léon Bloy. Une brûlante inactualité.

L’objectif ? Le vidéoblog répond à l’envie de “refaire ce qu’on fait en magasin sur internet” : « On veut exister, mais ça coûte de l’argent avec on fait les choses soi-même, très artisanalement”. Et M. Collard a une approche très personnelle du Do-it-yourself…

“Certes, le son sera pourri mais il faut que ça fasse pourri !”

“Il faut que les gens voient que c’est fait main, sans moyens faramineux, que c’est honnête et qu’il n’y a pas de réseau » s’emporte Gérard Collard, qui met un bémol à son enthousiasme. « Cette culture du Do-it yourself ne signifie pas qu’il faut tout faire pour qu’on parle de sa librairie !” L’objectif n’est pas de se médiatiser… Impossible là de résister et de ne pas l’interroger sur son look et sa fameuse houppette. Il nie s’être fait un style « pour être connu » mais, honnête, il reconnaît qu’il a eu du pot « J’aurais été en shetland ou en costume cravate…”

Cependant, toutes les libraires ne peuvent pas suivre ce rythme. « Faire un site original quand on a des problèmes de trésorerie , ce n’est pas évident. Et ça prend du temps » estime Collard.  « J’essaie de leur expliquer qu’avec un iPhone, on peut s’enregistrer le truc et mettre ça en ligne ». Et, certes, le son sera pourri mais…

“La librairie ne doit pas être hors de la vie !”

Curieusement, l’équipe de chroniqueurs des déblogueurs, Gérard Collard excepté, ne comprend pas de libraires. Etonnant, non ? « Fred Dufay, Marina Carrère d’Encausse ou encore Patrick de Funès – les déblogueurs – profitent d’un espace sans cadre de temps ou d’expression, avec une vraie envie de s’amuser hors cadre » explique-t-il.

Ainsi peut-on s’interroger sur ce choix : pourquoi pas des libraires ? “C’est pour montrer que le livre n’est pas quelque chose à part dans la vie. On ne peut plus rester dans sa petite boutique tranquille, il faut aller cherche les gens !” Et ils sont où les gens ? Devant la télé, peut-être…

Et, c’est gens-là, le libraire de Saint Maur n’hésite pas non plus à évoquer leur responsabilité : « On a aussi les librairies qu’on mérite. Les français sont assez hypocrites. Maintenant ils pleurent parce qu’il n’y a plus de disquaire. L’Amazon de l’époque c’était la Fnac, et pour 20% de remise sur les disques, les gens sont allés à la Fnac. Les disquaires ont disparu alors les gens se retrouvent sans conseils et ils pleurent…”

“C’est aussi la responsabilité du client. »

Au final, si ce type de prescription fonctionne pour faire exister une librairie sur le plan médiatique et développer la visibilité de sa vente en ligne (qui représenterait 20% de son CA, selon Gérard Collard), l’enthousiasme de la prescription ne profite pas qu’à la Griffe Noire, bien au contraire, : « Amazon, ce sont des récupérateurs. Si vous cliquez, l’émission que j’ai faite hier, tous les livres sont mis en avant sur la home d’Amazon ! ». Et Gérard Collard d’ajouter : « Il y a truc qui n’est pas normal, parce que je devrais être salarié par Amazon ».

L’initiative des déblogueurs, aussi visible soit-elle, restera sans doute un cas à part. Bénéficiant de la médiatisation de Gérard Collard, le vidéoblog trouve son public sans qu’il soit possible de dupliquer le modèle avec un succès équivalent, ou alors difficilement, tant la case télé semble un passage obligé. En somme, à défaut de faire école, Gérard Collard donne une bonne leçon à ceux qui crient trop vite à la mort des librairies physiques !

On s’étonnera cependant que cette utilisation de la vidéo n’inspire pas davantage les libraires qui préfèrent écrire leurs chroniques plutôt que les filmer. Contrairement aux déblogueurs, ce choix ne fait d’eux, que des blogueurs.

A suivre :

La parole aux libraires #2 avec Jérôme Dayre, l’un des fondateurs du réseaux Libr’Est et de Lalibrairie.com.

A lire également sur Silicon Maniacs :

Mon libraire contre les robots : comment faire de la prescription sur internet ? L’initiative 1001libraires.com

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One Response to “La parole aux libraires #1 : Gérard Collard et le booktainment” Subscribe

  1. Vincent Demulière 14/04/2011 at 11:29 #

    Un grand bravo à La griffe noire : les libraires devraient s’inspirer de ces remarques pour dessiner la librairie de demain. Encore bravo !

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