Le peer-to-peer, clé de voûte pour les économies futures ?

Compte rendu de l'intervention de Michel Bauwens fondateur de la P2P Foundation et théoricien du peer-to-peer, le 16 décembre dernier à La Cantine.
Article par : FrancescaMusiani


« Ce ne sera pas une conférence sur comment devenir riche avec des startup ?, » souriait Michel Bauwens au début du séminaire W2S à la Cantine de vendredi 16 décembre. Les deux heures et demi de présentation et de discussion qui ont suivi, ayant pour thème « From Collaborative Prosumer Capitalism to a Commons-based P2P Economy », ont pourtant mis en avant la possibilité d’un véritable modèle économique alternatif basé sur le peer-to-peer (P2P). Loin d’être une utopie pour un futur lointain, il s’infiltre toujours plus dans nos pratiques quotidiennes et pourrait constituer la clé de la durabilité à moyen et long terme de nos économies et de nos sociétés.

Les évolutions de la coopération

Pour Michel Bauwens, le Peer-to-Peer est loin d’être exclusivement ancré dans l’immatériel et le virtuel. On compte aujourd’hui des milliers d’exemples de plateformes P2P, basées sur l’échange de connaissances, de code et de design. Pour Michel Bauwens, ces plateformes forment une sorte de préfiguration sociale du monde à venir. Sommes-nous en train de vivre la troisième révolution de la productivité humaine? La dernière évolution du modèle coopératif repose-t-elle désormais non pas sur la mise en place de systèmes de motivation, mais sur la suppression des obstacles au partage et au commun ?

Si dans le monde pré-moderne, la qualité de la coopération était basse (modèle féodal/impérial, relation de pouvoir, confrontation), et moyenne, dans le monde moderne (modèle industriel, de marché, basé sur les échanges monétaire, résultat neutre), Michel Bauwens part de l’hypothèse que nous entrons maintenant dans une « ère P2P ». Un ère dotée d’une haute qualité de coopération, basée sur la synergie et le « wisdom game ».

Les individus contribuent désormais à des projets communs qui dépassent le simple échange direct, sur la base d’une motivation intrinsèque (à l’image de Wikipédia, par exemple). Dans plusieurs de ces projets, le code reste dans le commun et il y a de la production de commun même dans le cas d’une co-existence avec une logique marchande plus traditionnelle. La division du travail au sens classique évolue vers une distribution des tâches. On effectue ainsi le déplacement d’une vision panoptique à une vision oloptique – tous le monde peut voir les changement apportés par les différents pairs.

Si plusieurs exemples dans l’histoire témoignent de la manière dont, au fur et à mesure que la société se complexifie, des grandes entités finissent par « prendre le dessus » et entrainer des involutions du système, la promesse des projets P2P réside d’après M. Bauwens dans le « global scaling of small group dynamics ». Les projets P2P fonctionnent bien en petits groupes, mais « ce qu’on aime » dans ces petits groupes, comme les dynamiques d’égalitarisme, est susceptible maintenant bien à être mis à l’échelle.

Le P2P peut être conçu comme un système où l’intérêt individuel se marie à l’intérêt collectif – non pas par altruisme, mais par design social. Quelle que ce soit la motivation à la base des actes des individus, un « système d’exploitation universel » (universal operating system), qui se crée en même temps avec un système social, vient à se créer.

Pour un dépassement du « capitalisme netarchique »

Partout où la production entre pairs émerge, elle tend à déplacer les modèles d’entreprise basés sur le profit et la propriété intellectuelle, estime Michel Bauwens. Aujourd’hui, la classe du « capitalisme netarchique » commence ainsi à investir dans le P2P parce que « ça marche mieux » et que cela remédie à certaines fragilités du système.

D’après Michel Bauwens, le système classique, basé sur la propriété intellectuelle, ne peut pas perdurer dans le temps : il s’agit du modèle de « capitalisme cognitif » préconisé par Microsoft et l’industrie pharmaceutique, par exemple, où le code source reste fermé et le client paie pour le service ou le produit.

Cependant, trois autres modèles sont possibles, selon le théoricien belge. D’un côté, les entreprises peuvent conserver la propriété intellectuelle, sans faire payer leur produit ou en le distribuant gratuitement. De l’autre, elles peuvent adopter une stratégie open source, où les programmeurs sont payé mais le code reste libre. Enfin, elles peuvent choisir un modèle démonétisé, ce qui n’implique pas pour autant qu’une économie ne puisse exister autour.

Ces trois modèles « contre-concurrencent » le modèle classique, sans que leur succès ou leur échec réponde à une loi d’airain : le cas Apple en est, à ce jour, la meilleure preuve.

Pour Michel Bauwens, nous assistons à une horizontalisation des institutions verticales, qui donne lieu à l’émergence d’une variété de modèles hybrides. Ces derniers se distinguent pourtant, dans leur ensemble, par l’émergence de trois institutions.

En premier lieu, les contributeurs :

  • la valeur n’est pas directement liée à la privatisation, l’innovation se fait dans le commun, le design est également mis en commun et c’est là que la valeur est créée.
  • En deuxième lieu, les « for benefit associations » : il ne s’agit pas là d’ONG classiques, car la notion de rareté est introduite dans le modèle. Ces associations ne dirigent pas la production mais sont en charge de l’infrastructure collective et permettent à la coopération de continuer à exister. C’est le cas d’entités comme Apache et Linux.
  • Enfin, les coalitions entrepreneuriales, qui créent de la valeur sur la base du commun : c’est le cas d’IBM, qui crée de la valeur ajoutée sur la base de Linux. La valeur est donc créée dans le commun, mais réalisée dans le privé.

Ces exemples montrent en quoi la « peer production » n’est pas encore aujourd’hui un vrai système de production, puisque elle est encore périphérique par rapport au système de profit. Une tension entre le commun et le privé, entre les sphères de partage et de monétisation, que Michel Bauwens qualifie de « lutte de classe 2.0 ». Pour être dans le marché, il faut artificiellement limiter le commun afin de créer de la rareté. Cela a une contrepartie dans la synergie entre le commun et le secteur privé : si celui-ci a besoin de la coopération sociale qui se fait dans le commun, le commun a besoin de la réalisation de valeur qui se fait dans le privé.

Le peer-to-peer, un véritable système de production ?

Plusieurs solutions sont possibles pour faciliter la transition de la production entre pairs vers un statut de véritable système de production. Par exemple, un nouveau type de licence, la « peer production licence » (proposée par Dmytri Kleiner), serait envisageable : si un individu contribue au commun, il peut aussi l’utiliser gratuitement: en revanche, s’il en profite sans contribuer, il contribue sous forme de paiement. De cette façon, les commoners seraient facilités dans leur propre production sociale en lien directe avec la création de valeur. Il devrait également être possible de changer les formes légales des entreprises qui occupent la sphère du marché, en opérant un déplacement des entreprises profit-maximizers à des product-maximizers, favorisant la synergie entre consommateur et producteur. D’après Michel Bauwens, il faut alors que les entreprises « ne soient pas structurellement incitées à être des requins, mais des dauphins. »

Au delà d’un scénario souhaitable, quelle est la situation aujourd’hui ? Un positionnement de « dauphin » est certes difficile à soutenir pour une entreprise tout en pouvant survivre comme telle ; pourtant, il en existe. Dans le continuum qui a pour deux extrêmes la pure production entre pairs d’un côté, et les corporations de l’autre, dix modèles hybrides sont possibles et opèrent actuellement. La prochaine étapes serait de convaincre les acteurs d’une économie qui est déjà « sociale » à plus d’un titre, de rejoindre et s’approprier pleinement la peer production.

Dans l’optique de la production entre pairs, le capitalisme dans sa connotation actuelle devrait ainsi être compris non seulement comme attribution de la rareté (scarcity allocation), mais comme véritable ingénierie de la rareté (scarcity engineering) : le design durable et la maximisation de profit ne pouvant aller ensemble, les objets sont intentionnellement crées pour être de durée limitée. Or, une communauté de contributeurs s’attache à produire pour elle-même le meilleur design possible – si les entreprises for-profit s’alignent, il y aura un design durable. La clé est de trouver un système politico-économique qui non seulement tienne l’abondance en compte, mais en fasse son principe fondateur, en dépassant certains systèmes légaux et politiques qui sont intentionnellement contre partage et coopération afin de provoquer artificiellement de la rareté. C’est pour ce scénario que plaident de nouveaux types de mouvements sociaux natifs de la culture digitale et du P2P : le monde civique deviendrait productif dans un monde d’entreprises commons-friendly, où l’Etat soutiendrait non seulement le marché, mais aussi le commun.

Une révolution culturelle préalable doit d’abord avoir lieu : les valeurs P2P sont encore perçus comme étant à contrecourant, comme une alternative minoritaire. Mais la compréhension du P2P en tant que véritable socialisation induite par la technologie, mais ne se résumant pas à elle, et capable de changer les mentalités humaines, peut se traduire dans des infrastructures ouvertes. Celles-ci pouvant être les espaces de collaboration, les global villages, et des structures matérielles destinées à la « vie ouverte » dans des domaines tout aussi disparates que l’énergie, l’agriculture, l’industrie. C’est sur les pratiques d’ouverture et la mutualisation des connaissances que peut se fonder la prise de conscience qu’il y a suffisamment pour tous. Il s’agit ici d’un véritable « point de vue de l’abondance » .

Conclusions. Sortir de l’émergence, revendiquer ses moyens de production

La socialisation P2P a commencé dans le virtuel et s’est traduit dans la vie matérielle. Il est maintenant question de faire sortir les pratiques P2P des conditions d’ « émergence » et d’ « alternatif ». Aujourd’hui, beaucoup des projets et de la culture P2P demeurent soumis à la logique dominante, ce qui est le cas de Bitcoin : si le système d’échange est en soi novateur, il continue à être un moyen pour échanger de l’argent qui a un même design de rareté et qui va très probablement souffrir des mêmes limitations que l’argent « classique ».

Le P2P doit acquérir la responsabilité de ses moyens de production et, pour Michel Bauwens, nous n’en sommes pas si loin. Aujourd’hui, pour sauver le capitalisme, il faudra intégrer le « green », mais aussi les innovations qui viennent du P2P. Il est possible de créer aussi des systèmes distribués où l’innovation ne soit pas seulement dans le système, mais dans les valeurs sociales différentes qui les sous-tendent. C’est là que, pour Michel Bauwens, se trouve le défi des années à venir.

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À propos de FrancescaMusiani

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Francesca Musiani est née en 1984 en Italie et écume la planète depuis lors. Attachée de recherche et doctorante au Centre de Sociologie de l’Innovation de Mines ParisTech, elle s’intéresse à beaucoup trop de choses pour son propre bien (ou plutôt pour le bien de sa thèse en « phase terminale »), qui incluent le(s) droit(s) à l’ère du numérique, la gouvernance de l’Internet, et les communautés de fans en ligne. Elle participe actuellement au projet de recherche ADAM (Architecture distribuée et applications multimédias), financé par l’Agence Nationale de la Recherche, pendant qu’elle rédige une thèse sur les implications socio-politiques de l’approche distribué et décentralisé à l’architecture technique des services internet. Retrouvez également Francesca sur son site .

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