Live de Plastikman aux Halles de la Villette. (par Jessica Chekroun)
Lundi dernier s’est tenue à la Cantine la deuxième édition des MusicNetWorks, nouveau rendez-vous parisien des acteurs de la musique et du web, cette fois-ci consacré à l’expérience du live augmenté.
Après deux heures de débat (dont vous pouvez retrouver les minutes ici), force est de constater que la notion de live augmenté n’est pas encore fixée. On peut ranger sous cette appellation différentes offres et des expériences diverses pour le spectateur, allant de la diffusion du live avec image et son en différé au seul streaming audio mais en direct de la salle de concert.
Pendant la soirée, il a été question de qualité de la (re)diffusion en fonction du support (web ou mobile), de modèles économiques, de problématiques juridiques. Loin de moi l’idée de retirer leur légitimité à ces questions qui se posent de manière cruciale pour tous les acteurs qui sont venus partager leurs expériences. Elles ne peuvent être éludées. Pourtant, elles se sont imposées dans la discussion, au risque peut-être d’évincer d’autres dimensions, celle du choix artistique assumé d’un enrichissement du concert live par exemple, ou celle des témoignages éventuels de publics ayant déjà vécu de telles expériences. Attention cependant, il n’est pas non plus question de dire que tout concert devrait aujourd’hui répondre à un impératif technophile mâtiné de “hypitude” qui voudrait qu’un bon concert aujourd’hui, un concert de son temps, soit celui où le public est équipé de dispositifs connectés dans une salle reliée en haut débit et tapissée d’écrans 3D. Un concert n’a pas forcément besoin d’être “connecté” pour être un bon concert. On peut augmenter techniquement un concert, mais peut-on l’augmenter autrement, émotionnellement par exemple ? Ce questionnement a finalement été peu abordé lundi soir, malgré les quelques remarques du public dont on sentait pourtant les attentes.
Live augmenté : l’offre actuelle
De manière générale, ce que les initiatives existantes proposent, c’est un accès au contenu musical, en dehors de la salle de spectacle. D’un côté les spectateurs qui assistent in situ au live, de l’autre, les internautes distants profitant de l’audio (associé ou non à l’image). En revanche, peu de propositions pour un live augmenté dans la salle de concert elle-même (comme le propose par exemple l’équipe de Zeitlinie, qui était présente à la Cantine). Peu, très peu, de partage du concert entre le public de la salle et le public distant, seul derrière son écran. Certes, et cela a été abordé : où placer le curseur entre expérience enrichie du concert et dénaturation de ce dernier, parasité par les caméras, par les “portables des 67 connards au premier rang avec leurs iPhones” (dixit Christophe Abric) ?
Mais pourquoi finalement vouloir “augmenter” le concert ? Pour “repousser les murs de la salle physique” a-t-on dit. Oui, il y a bien là un premier objectif. Certes cela pourrait éventuellement permettre d’augmenter le nombre d’entrées… mais cela permet surtout d’étendre l’accès à la salle de concert, parce que tout le monde ne peut pas s’y rendre, que ce soit en raison de la distance géographique ou du prix trop élevé du billet. Pour “exister dans le champ du web“, a-t-on également avancé. Et la multiplication des canaux de communication, avec la dispersion des publics qu’elle induit, peut justifier ce point de vue. Pour “trouver des revenus complémentaires“, a-t-on encore entendu. Le secteur de la musique connaissant les difficultés que l’on connaît, cet objectif peut également avoir du sens pour l’industrie. Pour “être au plus près des fans“, aller les chercher chez eux en leur proposant de programmer les concerts de leurs rêves et de les organiser pour eux. Pourquoi pas ! Mais cette augmentation, cet enrichissement, ne doit-il pas être plutôt celui d’un partage, dans la salle et à l’extérieur de la salle, au sein d’un public réuni dans un même continuum ?
Vers un live enrichi
Pour illustrer mon propos, je vais maintenant vous faire part d’une expérience de niche, de micro-niche même pourrait-on dire. Une expérience à la chaîne technique encore imparfaite, bien que, nous le savons, les spectateurs veulent de la qualité, et qu’ils ont bien entendu raison. Mais ce n’est pas parce qu’une expérience de niche ne touche pas déjà un grand public qu’elle est sans intérêt. Ce qui fait son intérêt, c’est qu’elle expérimente, c’est qu’elle avance à tâtons, pour imaginer, pour préparer ce qui pourrait être.
Nous sommes en 2007. Ça chauffe sous le chapiteau à Rennes. Le groupe French Cowboy va bientôt monter sur scène. Au fond du chapiteau, un écran s’allume. Une autre scène apparaît à l’écran. Face à elle, un public lui aussi surexcité. Ce public est composé d’internautes, plongés dans un monde immersif mais reliés au chapiteau par un double stream live, image et son. Ces internautes ne sont pas à Rennes, pourtant ils vivent eux aussi le concert. Ils sont chacun chez eux, derrière leurs écrans, mais ils partagent tous un même concert au même endroit. Ils commentent ce qu’ils voient et entendent en direct, prennent des photos pour immortaliser le moment. Ils se promènent dans la salle de concert modélisée en 3D et habillée aux couleurs des Transmusicales pour l’occasion en déplaçant leurs caméras dans la salle virtuelle. Certains d’entre eux font des machinimas et rediffuseront ensuite les meilleurs moments de la soirée. Deux publics pour un seul et même concert partagé, sous le chapiteau et à distance.
L’année suivante, Trans 2008. Ce sont trois concerts qui sont retransmis: Jay Reatard, Success et Missill. Cette fois, l’écran est à côté de la scène et le public du chapiteau est prévenu que depuis partout dans le monde, des internautes vont partager les mêmes concerts qu’eux. Depuis l’écran, les internautes interpellent le public en écrivant dans le chat visible à l’écran. Le public leur répond en poussant des cris et le chanteur de Success les salue depuis la scène. Le concert est vécu sous le chapiteau, il est partagé par les internautes dans le monde immersif, mais il est surtout vécu dans un continuum entre les deux publics. Pas deux publics, mais un public.
Retransmission live (audio et image) du concert de Success (Source)
2011. Changement de décors. Rennes toujours. Mais à l’opéra cette fois. Dans la salle de spectacle, le public se presse pour rejoindre sa place. Au même moment, et malgré les décalages horaires, des internautes (américains, allemands, sénégalais, etc.) rejoignent leurs places dans deux opéras modélisés en 3D, proches répliques de l’opéra rennais, situés dans deux mondes immersifs distincts. Le concert va commencer. Le directeur de l’opéra de Rennes annonce aux spectateurs qu’ils ne sont pas le seul public. Leur surprise est palpable depuis les deux salles distantes. On échange des bonsoirs et des rires. Au lever du rideau, public rennais et internautes se font surprendre par les décors et la beauté du chant. Tous sont suspendus aux lèvres des chanteurs, aux notes qui s’élèvent du piano. Tous applaudiront de concert. A la fin de la représentation, les internautes auront même le plaisir de pouvoir échanger quelques mots avec le directeur venu leur parler via le truchement d’un micro. Du contenu supplémentaire en somme ! Un bonus !
Retransmission live des Noces de Figaro simultanément dans deux mondes immersifs (Source)
De l’émotion partagée collectivement en quasi temps réel (avec quelques secondes de décalage) autour d’un même concert, malgré les disparités géographiques, culturelles et financières. N’y a-t-il pas là une forme d’augmentation ? Le public in situ a bien profité du concert. Les publics distants ont eux aussi, collectivement, vécu le concert et ont de plus partagé cette expérience via Flickr, Twitter et Facebook. Et des passerelles, encore fragiles et intermittentes, mais bien réelles, ont permis à tous ces publics de partager les mêmes émotions, insufflées par la musique.
Pour une augmentation émotionnelle du live
Rien ne remplacera jamais l’expérience du live. Et il n’est pas question de le faire. Mais si augmenter le live peut permettre de donner accès à la musique, de la faire connaître, de la partager avec un public étendu, d’enrichir l’expérience hic et nunc dans la salle de concert (et nous n’entrevoyons qu’à peine les possibilités qu’offrira par exemple la réalité augmentée en matière de mise en scène), pourquoi ne pas donner leurs chances à ces nouvelles expérimentations ? Car n’y a-t-il pas quelque chose d’étrange, voire un paradoxe, à parler de live “augmenté” pour désigner en fait des retransmissions visionnées dans l’isolement, seul face à l’écran de l’ordinateur ? Ce qui fait la valeur du live, n’est-ce pas précisément ce moment vécu en commun, pendant lequel on partage des émotions intenses, au même moment ? Et les réflexions sur le numérique tout entier, trop souvent préoccupées par les outils, ne gagneraient-elles pas à s’intéresser de plus près à ce qui fait la quintessence de toute socialisation, le partage d’émotion ?
Article écrit par Audrey Lohard
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En effet on devrait bien tirer les leçons de ce qui fait la “co-présence” et fait que l’on dépasse la distance géographique pour avoir la sensation d’empathie, de partage et fait vivre intensément le moment présent, puis permet d’en partager la trace mémorielle forte, puis socialisable : le partage d’émotion !