Michel Bauwens : “Le P2P préfigure la société de demain”

Entretien avec Michel Bauwens, théoriciens des systèmes pair-à-pair et fondateur de la P2P Foundation.
Article par : Mael Inizan


Le monde de demain fonctionnera-t-il en peer-to-peer ? Dénoncé par l’Hadopi et trop souvent réduit aux questions de téléchargement, le peer-to-peer (P2P) fait référence à une forme d’architecture d’un réseau informatique. Un modèle qui imprègne peu à peu nos mode de pensée et d’engagement, au point de dessiner les contours d’une alternative au modèle capitaliste. C’est en tout cas la thèse défendue par Michel Bauwens, théoricien reconnu des réseaux pair-à-pair et fondateur de le P2P Foundation.

Nous l’avons rencontré en décembre dernier à La Cantine, à l’occasion d’un séminaire organisé par le W2S et intitulé « From Collaborative Prosumer Capitalism to a Commons-based P2P Economy ». Entretien.

On parle généralement de peer-to-peer lorsqu’on évoque le téléchargement illégal. Comment faîtes-vous le lien avec les évolutions de notre société aujourd’hui ?

Lorsqu’on parle de peer-to-peer, on parle effectivement d’abord de la structure d’un réseau. Il s’agit de la capacité de chaque ordinateur d’entrer en contact avec d’autres ordinateurs, mais sans qu’il n’y ait un point central et sans qu’ils aient besoin de permission pour le faire. Ce modèle d’architecture peut également s’adapter à une structure sociale. Il s’agit alors d’une structure au sein de laquelle chacun est capable de communiquer et de collaborer avec qui il veut, sans demander la permission. C’était déjà possible au niveau local. Aujourd’hui, internet permet des formes de collaboration à l’échelle globale, sur de grands projets matériels, scientifiques ou culturels. Ça, c’est nouveau ! Donc, pour moi le P2P c’est cette capacité de sociabilisation horizontale et de création de valeur commune, en partageant la connaissance.

Parmi les grands projets collaboratifs, on peut citer Libre office ou Wikipedia etc. Cependant, on est encore dans le virtuel, avec telles initiatives…

The Nutridense Project est un exemple intéressant. Il s’agit d’une communauté d’agriculteurs et de chercheurs dispersés à travers le monde qui étudient l’efficacité des nutriments dans le sol. Ils effectuent chacun des petites expériences dont ils partagent les résultats, afin que chaque membre de la communauté puisse adopter cette avancée dans son propre travail. On voit très clairement l’imbrication entre la collaboration des idées et de la science de la culture et une application directe dans le monde matériel.

Si je résume, internet nous a permis d’adopter de nouvelles formes de collaboration, qui impactent aujourd’hui le réel et notre manière de nous organiser au quotidien…

Voilà. Mais, c’est également une révolution du point de vue de la propriété intellectuelle. Ce sont des pratiques sociales dans lesquelles la connaissance, le code et le design sont mis en commun. Dès lors, chaque avancée est une contribution au développement de l’humanité dans son ensemble. Il n’y a plus de privatisation de la connaissance.

C’est finalement la notion même de propriété intellectuelle qui vous remettez en cause ?

Les brevets créent des monopoles qui freinent l’innovation. Je peux prendre l’exemple des énergies renouvelables, qui étaient très développées en Californie dans les années 1970, mais dont le développement a été freiné par deux choses. D’abord le président Reagan a aboli les aides financières qui leur étaient accordées. Ensuite, les sociétés pétrolières ont elles-même racheté des brevets, pour ensuite les mettre de côté. Nous avons perdu 30 ans de développement économique et social à cause de cette privatisation de la connaissance. Aujourd’hui, nous vivons une urgence climatique dans laquelle nous ne pouvons pas nous permettre ce genre de privatisation de la connaissance.

Hadopi, Sopa, Acta vont pourtant dans le sens d’une réaffirmation de la propriété intellectuelle…

Lorsqu’un un système est en crise, il essaye à tout prix de protéger et d’étendre ses privilèges. C’est le seul moyen pour lui de se défendre. En faisant cela, il montre aussi ses faiblesses. Car, ce sont justement ces lois qui créent des alternatives. En bloquant les voies légitime, elles favorisent le développement de tout un monde alternatif. Moins le système s’adapte, plus il risque de forcer des changements plus radicaux.

Mais dans un tel système basé sur la collaboration et le partage, comment créer de la richesse, au sens monétaire du terme ?

Nous vivons une crise car notre vieux système monétaire ne reconnaît pas la véritable création de richesse. C’est la destruction de richesse, la spéculation boursière qui est récompensée, même quand elle détruit l’économie. Avec le P2P, la richesse est créée dans la valeur d’usage.

Cependant, il est vrai que dans le système actuel, il n’y a pas de marché dans l’abondance. Par conséquent, cette valeur d’usage ne génère que très peu de richesse monétaire. Mais c’est justement ce lien qu’il faut récréer. Il faut reconnaître le poids des contributions dans la création de richesse véritable, en inventant un système comptable monétaire qui tient compte ces créations de valeurs.

Aujourd’hui, nous avons des sociétés qui « maximisent » le profit au dépend de tous le reste. Elles ne sont pas obligée de tenir compte des externalités, comme les les dégâts qu’elle causent dans la nature. Tout est fait pour maximiser le profit en interne. Ce que je voudrais, c’est un nouveau type de société qui travaillent pour la communauté. Par exemple, les entreprises sociales ont un but social qui prime sur le profit. Dans les Amap, par exemple, les producteurs travaillent pour les gens qui sont solidaires de par leur investissement dans l’Amap. Je les appelle des entreprises « maximisatrices » de produit et de valeurs.

Les entreprises sont aujourd’hui soumises à des obligations, a des impératifs économiques qui limitent leur marge d’action…

C’est vrai, mais c’est pour cela que nous avons besoin de modèles d’alternatifs. Il y a deux moyens. D’abord, nous pouvons favoriser le développement d’entreprises qui contribuent au commun, à l’image des coopératives de développement de logiciel libre par exemple. Il faut également convaincre des acteurs de l’économie sociale de pratiquer leur production entre pairs. C’est le mariage entre ces deux modèles qui peut, selon-moi, créer le socle d’une nouvelle économie éthique : des entreprises qui soutiennent le bien commun parce qu’elles en vivent.

N’y a-t-il pas une part d’utopie derrière cette idée de société basée sur le modèle du peer-to-peer ?

Ce qui m’intéresse, ce sont les utopies concrètes. Plutôt que d’imaginer un monde idéal, il faut identifier les tendances qui existent aujourd’hui et qui préfigurent un nouveau modèle. À ce moment là, on a plus de chance de comprendre les choses nouvelles que l’on voit déjà émerger.

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Pour sortir un article il faudra lui passer sur le corps. Mael ne rigole pas avec la technique journalistique. Son parcours dans le monde impitoyable des médias lui permet d’acquérir une rigueur désarmante. Après avoir fait ses premières armes dans la PQR bretonne, Rue89, LeMonde.fr, Liberation.fr et avoir décroché son premier poste chez Satellinet, Mael fait le choix du frisson en intégrant une rédaction under construction (...)

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