Pourquoi les journalistes courent-ils après les « vrais gens » ?

A grands renforts de blogs et de réseaux sociaux, les médias nationaux couvrent de plus en plus la campagne présidentielle du point de vue des individus et de leur quotidien. Comment expliquer ce phénomène ?
Article par : Sylvain Parasie


Il est assez fréquent de voir des journalistes recueillir l’avis des « vrais gens », autrement dit des personnes vivant loin de Paris et appartenant à des milieux sociaux très divers. Mais cette tendance semble s’être accentuée récemment, notamment sur le web et les réseaux sociaux. De nombreux journalistes de grands médias nationaux quittent la capitale pour saisir les difficultés et les aspirations de chômeurs, d’ouvriers, d’étudiants, de cadres ou de retraités. C’est le cas du Monde.fr qui, depuis juin dernier, a ouvert plusieurs blogs dans lesquels des journalistes couvrent le quotidien de huit communes françaises afin d’offrir « un portrait à hauteur d’homme des habitants et de leur quotidien ». Outre France Info et ses « Terrains de campagne », France Télévisions a récemment rejoint le mouvement en lançant l’opération « la campagne à vélo » : pendant trois mois, deux journalistes-cyclistes vont parcourir le pays, dînant et dormant chez les Français qui voudront bien les accueillir, leur expliquer leur quotidien et leur confier leurs attentes pour les présidentielles.

Saluons l’effort de ces grands médias nationaux qui pourront ainsi insuffler durant la campagne d’autres thèmes que ceux vers lesquels les candidats et leurs équipes de communicants les poussent continuellement. Rien de tel en effet pour sortir de la « course de petits chevaux », cette pratique journalistique consistant à couvrir la campagne uniquement sous l’angle de la compétition entre les candidats. Mais comment expliquer une démarche assez inhabituelle chez les médias nationaux en ligne que celle d’aller enquêter sur la vie quotidienne des Français ? En diminuant les dépenses associées à de telles enquêtes, la publication sur internet facilite incontestablement ce type d’initiatives. Mais là n’est sans doute pas la raison fondamentale.

Dans un ouvrage publié récemment et intitulé Énigmes et complots, le sociologue Luc Boltanski nous apporte un éclairage original sur cette question. Dans ce livre, l’auteur explique dans quelles conditions s’est développée, au tournant du 19e et du 20e siècles, la pratique de l’enquête – à la fois celle du détective, du sociologue ou du journaliste. À cette époque, explique Luc Boltanski, l’enquête prend son essor dans des domaines très différents parce que la « réalité » pose problème au moment précis où l’État-nation s’impose comme le projet politique majeur. Au cœur de ce projet, il y a l’idée selon laquelle la nation – un ensemble d’individus différents partageant des mœurs communes – devrait se confondre avec l’État – des institutions visant à gouverner et à renforcer la conscience nationale. Or, d’après Luc Boltanski, si l’enquête s’impose alors comme une pratique centrale, c’est que tout écart entre la réalité vécue par les individus et la réalité perçue par l’État met précisément en péril cet État-nation. C’est pourquoi l’enquête devient un outil essentiel aussi bien dans les romans de détective que pour les chercheurs en sciences sociales et les journalistes.

Si elle s’étend bien au-delà, une telle réflexion n’est pas totalement étrangère à la démarche de ces journalistes enquêtant sur la vie quotidienne de citoyens français au cœur de la campagne présidentielle. Lorsque des journalistes parcourent la France à vélo ou qu’ils s’installent dans une commune afin de saisir les difficultés et les aspirations d’individus très différents de ceux qu’on croise habituellement dans les médias nationaux, c’est peut-être aussi qu’ils cherchent à saisir en quoi la réalité « réellement » vécue par ces individus se distingue de la réalité de nos institutions. Plus que tout autre temps de la vie collective, l’élection présidentielle est précisément le moment où les frontières et la réalité de l’État-nation sont collectivement interrogées. Et si l’on suit Luc Boltanski, on peut penser que derrière cet intérêt renforcé des grands médias pour la vie quotidienne de nos concitoyens, il y a une interrogation inquiète sur ce qui constitue les fondements de l’État-nation. Voilà pourquoi à l’heure où il est question de « France forte » ou de « démondialisation », les journalistes courent un peu plus après la réalité vécue par les « vrais gens » !

Crédit photo : postaletrice / Flickr

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À propos de Sylvain Parasie

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Sociologue, maître de conférence à l’Université Paris-Est et chercheur au laboratoire techniques, territoires et société (Latts), Sylvain travaille sur les implications sociales et politiques associées à l’usage des nouvelles technologies dans le monde des médias et de la communication. Il étudie particulièrement la manière dont les organisations de presse et leurs publics s'approprient les technologies en ligne, en France et aux Etats-Unis.

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