Quitter Facebook et rester connectés : l’aube des réseaux sociaux décentralisés

Et si on abandonnait Facebook et les incessantes polémiques sur les atteintes à la vie privé de ses utilisateurs, pour adopter les réseaux sociaux décentralisés et retrouver le contrôle de nos données personnelles ?
Article par : FrancescaMusiani


Image originale par Rishibando

Lors de la conférence de développeurs Facebook (f8) du 22 septembre dernier, le PDG de la firme, Mark Zuckerberg, présente la nouvelle version du populaire réseau social : il déclare que les nouvelles fonctionnalités de Facebook permettront dorénavant un partage « sans frictions » (frictionless sharing). Cette annonce est suivie par le dévoilement d’un reformatage radical des profils des utilisateurs, ainsi que d’un historique (timeline) qui liste en ordre chronologique toutes les informations que les utilisateurs ont partagées dans le passé au moyen du site. Zuckerberg note également que les applications tierces ayant accès au service pourraient dans le futur (avec l’accord des utilisateurs) partager automatiquement toute action entreprise par l’usager, que ce soit l’écoute d’une chanson ou le visionnage d’une vidéo.

Blogueurs et commentateurs des technologies sociales notent promptement les « inévitables frictions du frictionless sharing », et remarquent comment la conception de partage « excessivement facile » préconisée par le nouveau Facebook ne tient pas compte des motivations qui amènent les individus à sélectionner les informations qu’ils veulent – ou ne veulent pas – partager. Le nouveau Facebook soulève également des questions de protection et de confidentialité des données personnelles de l’utilisateur, ainsi que du contrôle exercé par celui-ci sur les opérations de partage et d’échange au moyen des outils sociaux. Comme plusieurs fois dans le passé, la question se pose : comment les utilisateurs pourraient-ils quitter Facebook et rester connectés ? Récemment, plusieurs projets de recherche et applications commerciales ont tenté de répondre à cette question en offrant des solutions alternatives, permettant de contourner au moins certains des risques posés par l’inconstante politique de confidentialité du « géant » Facebook.

Qu’est-ce qu’un réseau social décentralisé ?

Ce qui est souvent reproché aux services tels que Facebook, Google+ ou YouTube est la façon dont leurs conditions d’utilisation leur permettent de devenir indéfiniment propriétaires de tout ce qui est écrit ou téléchargé par les usagers sur et au moyen du service. Et ceci, sans s’exprimer clairement sur la manière dont ces données sont exploitées – donnant souvent à des applications externes la permission d’y accéder, et suivant parfois une stratégie commerciale « interne ».

Le contrôle de ces services sur les données personnelles des utilisateurs est facilité par le modèle technique sur lequel ils se basent, de type dit client/serveur. Avec des services tels que Google+ ou Facebook, chaque fois qu’un usager exécute une recherche ou met un album photo en ligne pour le montrer à ses amis, ces données sont envoyées aux serveurs de la firme, et téléchargées avant de rejoindre leur destinataire prévu, contribuant à façonner un Internet « concentré » autour de puissants centres de données appartenant aux fournisseurs de services.

En revanche, le principe à la base des réseaux sociaux décentralisés (ou acentrés) est de laisser l’utilisateur du service maître de ses données, en lui donnant la possibilité d’héberger lui-même, sur son propre ordinateur, son profil, la liste de ses amis, les contenus numériques qu’il désire partager (textes, photos, vidéos). Soit les données ne quittent jamais la machine de l’utilisateur, soit elles le font en mode crypté, lors d’échanges directs, d’ordinateur à ordinateur, avec d’autres utilisateurs autorisés. Le modèle technique sous-jacent à ces applications répond à une logique de pair-à-pair (peer-to-peer, P2P) ; en éliminant les intermédiaires dans les activités de partage et de réseautage en ligne, des liens directs sont établis entre les utilisateurs, en reflétant au niveau de l’architecture technique le principe d’échange direct qui, dans un réseau social, motive les utilisateurs à partager.

Les débuts décentralisés d’internet

La mobilisation d’un modèle de réseau décentralisé – qui élimine la dualité entre le fournisseur de service et l’utilisateur, typique du modèle serveur/client, en la remplaçant par une situation où chaque client est aussi un serveur – loin d’être une nouveauté absolue, peut être considérée comme un retour aux origines de l’Internet. Depuis les débuts du « réseau des réseaux », en effet, le principe de décentralisation a été à la base des transmissions et communications qui y circulent. Pourtant, l’introduction du Web en 1990 a progressivement conduit à une large diffusion des modèles basés sur une architecture client-serveur ; les services Internet les plus répandus et les plus diffusés (réseaux sociaux, outils de messagerie instantanés, services de stockage de données numériques…) sont conçus à partir de modèles économiques et techniques dans lesquels l’utilisateur final demande une information, une donnée ou un service à de puissants centres de serveurs, qui stockent l’information et gèrent le trafic sur le réseau. Ainsi, même si sur internet le trafic fonctionne sur le principe de la distribution généralisée, il est aujourd’hui concentré autour de serveurs qui délivrent l’accès au contenu. Cependant, la décentralisation – la conception du réseau de manière à ce que les communications et les échanges aient lieu entre des nœuds jouant un rôle symétrique dans le système – demeure une des alternatives possibles, et peut-être celle qui est le plus à même d’assurer la durabilité du réseau internet.

Diaspora* et ses frères

Si la décentralisation des réseaux sociaux a pour la première fois trouvé un écho dans les médias avec l’histoire de Diaspora* – réseau où des ordinateurs totalement indépendants dits « graines » sont amenés à se connecter directement entre eux tout en abritant leur propre profil – nombre de projets relèvent actuellement le défi de créer le réseau social décentralisé qui puisse s’ériger à compétiteur crédible et fiable de Facebook. NoseRub est un protocole de réseau social décentralisé permettant aux utilisateurs du réseau de garder les informations de leur profil sur leurs propres terminaux, et à leurs terminaux d’interagir et de se synchroniser automatiquement. Le projet Appleseed, parti de la volonté de considérer l’utilisateur comme un «citoyen du net plutôt qu’un consommateur à cibler», est de nouveau sur les rails après des difficultés financières, et vise à construire un modèle de réseau distribué sur lequel le profil d’un site Appleseed soit capable de se lier avec un profil sur un autre site Appleseed, permettant une interaction directe entre les deux. En France, le projet Turbulences propose une solution technologique open-source, utilisable par une variété d’acteurs institutionnels et du secteur privé afin d’assembler et de lancer leur service de réseau social, intégré aux services en ligne existants au travers de protocoles et de standards libres.

Une véritable alternative?

L’« alternative » proposée par ces projets de réseaux sociaux décentralisés prendra-t-elle suffisamment pied pour constituer un véritable défi pour le « géant » Facebook, le forçant à reconsidérer ses politiques de confidentialité souvent controversées et sa conception un peu inquiétante de « partage sans friction » ? Le point d’interrogation principal concerne sans doute la réceptivité des utilisateurs à la possibilité de migrer non seulement vers une autre plate-forme, mais aussi vers une application dont la prise en main et les bénéfices d’utilisation sont peut-être moins immédiats, comportant la gestion en autonomie de son propre « petit serveur ». Les critiques dont Facebook fait l’objet rendent pourtant la question légitime et intéressante, bien que sa réponse ne soit pas encore claire: après tout, en travaillant à faire coïncider les liens sociaux avec les liens de réseau, les différents projets qui expérimentent avec la décentralisation appliquée aux réseaux sociaux représentent peut-être la première réelle tentative d’optimisation, à la fois sociale et technique, des outils de réseautage social.

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À propos de FrancescaMusiani

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Francesca Musiani est née en 1984 en Italie et écume la planète depuis lors. Attachée de recherche et doctorante au Centre de Sociologie de l’Innovation de Mines ParisTech, elle s’intéresse à beaucoup trop de choses pour son propre bien (ou plutôt pour le bien de sa thèse en « phase terminale »), qui incluent le(s) droit(s) à l’ère du numérique, la gouvernance de l’Internet, et les communautés de fans en ligne. Elle participe actuellement au projet de recherche ADAM (Architecture distribuée et applications multimédias), financé par l’Agence Nationale de la Recherche, pendant qu’elle rédige une thèse sur les implications socio-politiques de l’approche distribué et décentralisé à l’architecture technique des services internet. Retrouvez également Francesca sur son site .

2 Responses to “Quitter Facebook et rester connectés : l’aube des réseaux sociaux décentralisés” Subscribe

  1. Jean-François 17/01/2012 at 00:03 #

    La véritable alternative se nomme Hibe.com. Je vous laisse le soin et le plaisir de découvrir vous-même ses fonctionnalités ( p.s : lisez les articles sur le blog officiel de Hibe.com, vous serez agréablement surpris…)

  2. Francesca 17/01/2012 at 12:08 #

    Merci pour le signalement! Une raison de plus de penser que le secteur “réseaux sociaux alternatifs” est bien vivant… :)

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