Crédit photo : Monica’s Dad / Flickr
Tout commence en décembre 2009, lorsque, sans demander une quelconque autorisation, un développeur indépendant lance la première application pour les vélos en libre-service rennais. Sa mise en ligne sur l’App Store va jouer un rôle déclencheur, en poussant Keolis Rennes, l’opérateur des transports en commun local, et Rennes Métropole à se lancer conjointement dans une réflexion sur l’ouverture des données. En quelques mois seulement, les deux acteurs vont libérer pèle-mèle des dizaines de jeux de datas dans l’espoir que les citoyens s’en emparent. Information sur les réseaux de transports en communs, sur l’emplacement des équipements urbains ou plus récemment sur les données budgétaires municipales : au total, ce sont 157 jeux de données brutes qui sont aujourd’hui librement disponible sur le portail Data.Rennes-Metropole.fr.
Mais où en sommes nous aujourd’hui ? Quels est l’impact de cette politique sur l’éco-système local ? Qu’en est-il de l’utilité sociale de l’Open-Data ? Comment les citoyens se sont-ils emparés des données publiques ?
Une soixantaine d’applications
Un an seulement après l’inauguration de ce portail, il est encore difficile d’évaluer l’impact de l’Open-Data à Rennes. Une première étude devrait être publiée en fin d’année. En attendant, les services de Rennes Métropole mettent en avant la soixantaine d’applications créées en seulement quelques mois. « Les données libérées ont trouvé une nouvelles vie dans une palette de services innovants. Des développeurs leur ont inventé usages auxquels nous n’aurions jamais pensé. L’application HandiMap.org, par exemple, s’appuie sur un recensement « des bateaux » (les trottoirs surbaissés, NDLR.) pour proposer un service de calcul d’itinéraires pour les personnes à mobilité réduite », s’enthousiasme Bernadette Kessler, responsable du service innovation numérique de Rennes Métropole. Même son de cloche du côté de Keolis, l’autre grand acteur de la libération des données à Rennes. « Il y a un an, nous n’avions aucune application mobile à proposer aux usager des transports en commun. Nous en recommandons aujourd’hui une vingtaine sur notre site internet, chacune avec ses propres fonctionnalités et sa propre approche de la mobilité », se réjouit Christophe Millot, chef de projet chez Keolis.
Le bilan est cependant nettement plus mitigé du point de vue des entreprises locales. Dans la capitale bretonne, les applications les plus populaires culminent aujourd’hui à 5 000 téléchargements. Tout juste de quoi espérer quelques centaines d’euros de revenus publicitaire par mois, pour un investissement qui s’élève souvent à plusieurs dizaines de milliers d’euros. L’euphorie des premières heures de l’open-data a laissé place à un certain désenchantement. Une partie des acteurs locaux désespère de rentabiliser un jour leurs applications. « Au niveau local, le marché est tout simplement trop petit. Il faut réfléchir de manière plus globale », estime Éric Bustarret, le fondateur de NewLC, la société à l’origine de l’application de transport Eocity. Comme beaucoup de développeur locaux, la startup a conçu son application de manière à ce qu’elle puisse être adaptée en dehors de Rennes. Mais pour l’instant, les données manquent encore pour s’attaquer à d’autres territoires.
Rennes, un laboratoire de l’Open-data ?
« Nous sommes en contact avec plusieurs collectivités avec lesquelles nous partageons notre expérience pour essayer de favoriser le développement de l’open-data en France. Tout devrait s’accélérer dans les prochains mois », promet cependant Bernadette Kessler. Paris a lancé son portail en janvier dernier, suivi de près par Montpellier et Bordeaux cet été. Nantes devrait ouvrir le sien en novembre. Les villes de Brest, de Marseille et de Toulon sont également sur les rangs. A l’échelle nationale, le projet de création d’un EtatLab fait lui aussi son chemin. Il reste encore des obstacles à régler, notamment celui de la standardisation des licences et des formats sous lesquelles sont libérées les données des différentes collectivité. Mais, à terme, l’enjeu est de permettre aux développeurs de reproduire leurs applications locales partout à travers le France.
L’open-data fait des émules et Rennes se veut comme un laboratoire grandeur nature. Un territoire d’expérimentation pour les startups qui veulent se positionner sur ce terrain. « Il n’y aura pas d’open-data sans un réseau d’acteurs. C’est ce que nous essayons de construire au niveau local en fédérant les communautés de développeurs et en leur permettant d’engager un dialogue avec les services de la villes et les utilisateurs de leurs services », explique Bernadette Kessler. Pour susciter la création de services innovants, la collectivité a ainsi organisé entre octobre 2010 et avril 2011 un concours doté de 50 000 euros. Une première étape vers une ré-appropriation des données publiques par les citoyens, qui a conduit au développement de 43 applications.
Open-data et démocratie locale
Mais quel est aujourd’hui l’impact de la libération des données sur la vie locale ? En se lançant dans cette politique d’open-data, Rennes Métropole affichait sa volonté de donner aux citoyens la possibilité de s’emparer librement des données publique dans l’espoir que ceux-ci les analysent, les exploitent et les partagent. D’un côté pour susciter l’éclosion d’une nouveaux services et usages, mais également pour mieux impliquer les habitants dans la vie démocratique locale et introduire plus de transparence dans le fonctionnement des institutions.
Dans le monde anglo-saxon, le mouvement open-data a ainsi donné naissance à des applications citoyennes, à l’image de SeeClicFix (un service qui permet de signaler des problèmes aux autorités, comme des nids de poules, des graffiti…) ou de Where My Money Goes (un service qui permet de visualiser la répartition des dépenses publiques). À Rennes, on est pour l’instant encore loin de cette « co-construction de l’action publique », mise en avant par Yves Préault, l’adjoint au maire de Rennes, en charge de l’open data. La grande majorité des applications sont d’abord utilitaires. Beaucoup de services sont liées à la mobilité. D’autres, moins nombreux, au tourisme ou aux loisirs. La plupart des développeurs ont ainsi choisi de développer des services pratiques, plutôt que de se risquer sur un terrain plus politique.
Quelques applications se distinguent cependant. Urbanility, par exemple, propose de mesurer la qualité de son environnement en calculant la distance qui sépare une adresse donnée d’un ensemble de service de proximité (boulangerie, parc, transport en commun, bureau de Poste…). Sylvain Hellegouarch, le développeur à l’origine de cette application, espérait ainsi susciter une réflexion sur la qualité du tissus urbain. « Pour le grand publique, la libération des données publiques est encore quelque chose de très obscure. Il reste un important travail de sensibilisation à faire pour montrer que l’open-data va plus loin que la possibilité d’accéder à ses horaires de bus sur son téléphone portable », explique Amiel Lavon, de In Cité, une agence qui accompagne Rennes dans la mise en oeuvre de sa politique open-data.
En avril dernier, Rennes Métropole franchissait un pas supplémentaire en publiant une partie de ses données budgétaires. Une mine d’informations dont ni les journalistes, ni les startups locales ne se sont pour l’instant emparé. Sur ces terrain plus politique de l’innovation sociale, le relais est aujourd’hui pris par la société civile. Associations locales, développeurs indépendants, étudiants et chercheurs se réunissaient ainsi cet été dans le cadre d’un atelier dédié à la visualisation des données à Rennes, organisé par la collectivité. Parmi les nombreux projets évoqués ou en cours, une visualisation de l’activité des associations de la ville de Rennes, une autre de l’abstentionnisme quartiers par quartier, une cartographie des réseaux wifi ouverts ou encore une visualisation de la vie nocturne de la capitale. « Il y a une vraie volonté d’aller plus loin, d’expérimenter ce qu’il est possible de faire avec toutes ces données. Nous ne sommes encore qu’au tout début de ce mouvement », conclut Simon Chignard, responsable de La Cantine Numérique Rennaise et président de l’association locale Bug.
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