Science-fiction: la fin du Cyberpunk

Depuis son apogée dans les années 80, le genre Cyberpunk connaît une certaine régression. Et beaucoup d'anciens auteurs Cyberpunk se tournent aujourd'hui vers la fantasy. Décryptage de ce phénomène par Charlie Jane Anders sur io9.
Article par : Axel Lagnau


Article de Charlie Jane Anders initialement publié sur io9 : Why do so many former cyberpunk now write dark fantasy ?

Qu’est-ce qui peut bien plaire à de nombreux grands auteurs du Cyberpunk dans la fantasy ? Pour répondre à cette question nous avons rencontré les auteurs.

Prenez Rudy Rucker, auteur notamment de la tétralogie Ware et de Postsingular. Celui-ci a écrit son dernier roman Jim and the Flims dans la lignée du genre fantasy. John Shirley, auteur de Black Glass a publié en 2009 le mystique Bleak HistoryRichard Kadrey, auquel nous devons le cyberpunk Metrophage, a connu un franc succès avec sa série de romans de fantasy Sandman Slim dont le troisième, Aloha form Hell sortira le 18 octobre. Richard K. Morgan, auteur des aventures Cyberpunk de Takeshi Kovac, a récemment publié The Steel Remains, un livre de fantasy bien saignant, dont la suite The Cold Commands (ou The Dark Commands) est prévu pour la 11 octobre.

Mais que se passe-t-il au juste ?

Le boom de la Fantasy

Schéma disponible sur le site de Tim Holman

Il est impossible de ne pas reconnaître que la fantasy a gagné en popularité. S’il est difficile d’obtenir des chiffres fiables et récents, l’epic fantasy, l’urban fantasy et les romans paranormaux semblent néanmoins occuper une part bien plus importante du marché qu’il y a quelques années. En 2008, l’éditeur Tim Holman d’Orbit Books a publié un schéma indiquant que presque la moitié des meilleures ventes SF/fantasy étaient des livres d’urban fantasy et en 2009, le New York Times signalait que les ventes de livres sur les loups-garous et autres créatures surnaturelles étaient en pleine « explosion ».

Un genre qui connaît un développement rapide est évidemment attirant pour un auteur. Mais la fantasy, qui traite de sujets mythiques et apocalyptiques, est également un genre fortement lié à l’actualité, il n’y a qu’à voir le nombre de personnes qui pensent que la fin du monde est proche. Richard Kadrey explique ainsi son passage du cyberpunk vers la fantasy : “Je me suis intéressé à la fantasy parce que je voulais comprendre Bush et ses copains Born Again lorsqu’ils sont arrivés au gouvernement ! En lisant la bible et d’autres textes j’ai commencé à m’intéresser aux mythes et aux contes de fées. A mon avis, la connexion entre le Cpunk et la fantasy est simple : nous abordons les systèmes de croyances modernes, mais d’un point de vue différent. La division idéologique du 21ième siècle ne réside plus dans un différent économique et social comme lors de la Guerre Froide, mais dans une lutte entre différents Dieux (ou entre croyants et athées). Cependant, il y a une raison encore plus simple pour expliquer pourquoi j’ai commencé à écrire de la fantasy. La fantasy permet de garder les lumières allumées et de faire tourner la cheminée : l’argent. Je n’ai jamais gagné un centime dans le monde de la SF. Je ne sais plus qui l’a dit, mais je pense que cette citation résume la vie de nombreuses personnes qui écrivent, peignent et jouent de la musique pour gagner leur vie : « Lorsque j’étais jeune, je ne pensais qu’à l’art. Maintenant que je suis artiste, je ne pense qu’à l’argent ».”

Le Cyberpunk, c’est du passé !

Il est difficile de nier que de très nombreuses préoccupations du Cyberpunk ont été rattrapés par le présent. L’idée de former son identité dans un espace virtuel n’est plus une idée futuriste ou un concept de science fiction : dans une certaine mesure, le Cyberpunk s’est réalisé. Aujourd’hui, un écrivain peut soit choisir d’écrire sur le monde actuel ou passer dans un monde qui semble plus éloigné du notre.

Selon John Shirley, son roman Bleak History serait « presque une fusion du Cyberpunk et de l’urban fantasy ». Et Shirley ajoute : “Écrire de la fantasy a un côté libérateur. Le Cyberpunk ressemble inconfortablement à notre monde d’aujourd’hui et au monde qui vient. Mon roman Black Glass ne se situe que quelques minutes dans l’avenir. On peut y trouver du drame, mais peut-on y trouver quelque chose de véritablement exotique ? L’exotique a son propre attrait.” Évidemment, Shirley souligne que William Gibson et Bruce Sterling continuent à leur manière d’écrire de la science fiction. « Je pense qu’ils ont développé des voix qui transcendent l’idée Cyberpunk ». Selon lui, le travail de Gibson n’a jamais cherché à explorer le fantastique : « Il cherchait à introduire du fantastique dans le monde réel par le biais de la technologie et une compréhension des désirs humains les plus enfouis ».

Et Rudy Rucker surenchérit : « certaines sciences sont devenues un peu monotones et ennuyeuses. La relativité, la mécanique quantique, les biotechnologies, la réalité virtuelle – tout cela s’est un peu affadi. J’aime bien l’idée que la nouvelle science est si outrancière et étrange qu’elle ressemble à de la magie. Qu’en pensez-vous ? Commencez par imaginer quelque chose de magique, puis travaillez à rebours en échafaudant une  explication scientifique qui pourrait la rendre possible ». Rucker a déjà écrit plusieurs billets dans son blog sur la fatigue que lui inspirait la recherche d’explications pour les choses étranges qui se trouvent dans ses livres. Il nous confie : “Je n’arrive pas à m’imaginer en train d’écrire un livre de fantasy avec des rois, des chevaliers et des châteaux. Mais j’aime bien l’idée d’un genre de fantasy où il se passe des choses vraiment étranges et que leurs explications se trouvent si loin de la science actuelle qu’elles prennent une aura magique… Fantasy, SF, réalisme magique, fiction spéculative, contes de fées, mythes, légendes – l’élément commun est que les barreaux ennuyeux du quotidien ont été jetés par terre et que des choses étranges peuvent désormais arriver ! “

La Fantasy parle de notre temps

Aujourd’hui, il n’est plus possible de cerner les bouleversements que connaît notre monde en racontant des histoires d’ordinateurs. Premièrement, parce que notre compréhension du monde est déjà tellement marquée par nos interactions numériques qu’il est difficile de prendre du recul et de contempler le système informatisé dont nous faisons partie. Mais aussi parce que raconter des histoires sur nos expériences dans le cyber-espace et mettant en jeu nos cyber-identités ne suffit plus à expliquer cette impression lancinante que nous partageons tous : dans ce 21ième siècle si inquiétant, il se trame quelque chose de terrible et de primal capable de nous dévorer et de nous traîner dans un nouvel âge des ténèbres…

Pour le meilleur ou pour le pire, c’est dans la fantasy que nous interrogeons les nombreuses angoisses que suscitent notre modernité. En regardant la version télévisée de Game of Thrones, je me suis souvenu de quelque chose que j’avais remarqué dans de nombreux livres : les personnages sont modernes et l’environnement sophistiqué. Ces personnages s’intéressent à la science, surtout Tyrion Lannister, et ne sont pas vraiment près à croire dans les créatures de fantasy habituelles qui pourtant peuplent leur monde : Grumkins, Snarks et White Walkers. Une partie du tragique dans Game of Thrones vient du fait qu’il s’agit d’individus à la lisière d’une Renaissance et qui sont ensuite entraînés vers les ténèbres.

La Fantasy est un genre où l’on peut désormais aborder les questions de l’identité qui étaient très présentes dans le Cyberpunk. Nous nous sommes habitués à l’idée qu’il est possible de construire une infinité de nouvelles identités numériques, même s’il existe certaines limites surprenantes, par exemple lorsque Twitter et Facebook s’attendent à ce que vous ayez la même identité dans le monde numérique et dans le monde réel. La fantasy, elle, nous laisse aborder la question de vivre dans deux mondes séparés, ou aux limites de plusieurs mondes !

Comme nous l’avions déjà évoqué, la fantasy se prête bien au genre du roman noir. Le Cyberpunk empruntait des motifs du roman noir pour sonder des environnements urbains sombres. L’urban fantasy (et parfois l’epic fantasy) agit de la même manière, décrivant des personnages aux tonalités grises, des systèmes de gouvernance corrompus et de copieuses doses de bizarreries auxquels beaucoup de gens ordinaires restent insensibles. Mais qu’en est-il du côté subversif du Cyberpunk, qui souvent montrait des hackers héroïques combattre des sociétés dominées par des multinationales ?

Subversive, la Fantasy ?

C’est en tout cas ce que pense Rucker : « La fantasy peut être subversive. L’idée étant de suggérer qu’au-delà du consensus apparent, la réalité est une illusion fragile, et qu’elle cache des choses étranges. Des choses que l’ont peut découvrir tout seul, ici et maintenant ». Shirley, lui, n’est pas sûr que le Cyberpunk fût un genre réellement subversif : “Parfois, je pense [que le Cyberpunk] a renforcé l’idée fatigante que nous devons accepter le pouvoir des multinationales et surfer en-deçà de leurs radars afin de vivre nos vies avec un peu de liberté. Ma série de livre A Song Called Youth était subversive. Gibson ne fait que décrire ce qu’il voit. C’est un portraitiste et l’évolution de la civilisation, entrecoupée de poésie existentialiste, est son sujet. Sterling cherche toujours une manière de saisir notre condition ; Rucker cherche toujours une porte secrète, un échappatoire cachée pour fuir les contraintes du réel. Moi, j’espère simplement gagner ma vie d’une manière intègre et parfois faire quelque chose qui a du sens.”

S’il est vrai que le Cyberpunk est devenu, dans une certaine mesure, notre réalité – n’hésitez pas à contester cette idée dans les commentaires – alors il est normal de se demander quelle est la prochaine étape. Parmi les scénarios possibles, on compte une sorte d’effondrement de notre civilisation technologique – ce qui nous mène tout naturellement à la fantasy, un genre qui parvient mieux que les autres à aborder l’apocalypse et l’eschatologie – suivi d’une prochaine étape quasi inimaginable. Il est déjà suffisamment difficile d’imaginer la vie après la Singularité technologique, même si Rucker et d’autres y sont parvenus, mais se plonger dans la magie et le surnaturel est certainement une manière d’arriver à comprendre un avenir incroyablement avancé.

Credit photo: Illustration from the limited edition of Richard K. Morgan’s The Steel Remains : Fantasia par spitfirelas

A lire également sur Silicon Maniacs :

Rémi Sussan : La science-fiction a-t-elle de l’avenir ?

 

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6 Responses to “Science-fiction: la fin du Cyberpunk” Subscribe

  1. Panix 21/09/2011 at 17:18 #

    “S’il est vrai que le Cyberpunk est devenu, dans une certaine mesure, notre réalité – n’hésitez pas à contester cette idée dans les commentaires”. Eh bien, oui, on peut contester cette idée. Le réel de Neuromancien n’est pas plus devenu réalité que celui de des romans de Philip K. Dick. Difficile, d’ailleurs, de considérer la SF, même si elle s’est largement employée à imaginer notre futur, comme une mine de prophéties. Maintenant, si certains auteurs se tournent vers un genre qui a fait ses preuves, la Fantasy, sans doute est-ce parce que ces visions du futur (vérifiables ou pas, on s’en fout) leur font aujourd’hui défaut. Inspiration tarie ?

  2. Denis-Quentin Bruet 21/09/2011 at 17:27 #

    Bonjour Panix, à propos de la SF comme “mine de prophéties”, j’oserais vous renvoyer vers l’interview de Rémi Sussan (le lien à la fin de l’article) qui peut être intéressant à ce sujet.
    La question qui se pose est l’imaginaire de la science. Les perspectives offertes par le progrès techniques peuvent déclencher aujourd’hui autant d’enthousiasme que de rejet, et, visiblement, un désir de retour vers la “magie” de la fantasy. Le choix de l’univers du magicien pour évoquer la technologie serait aussi là pour montrer la dépossession de la technologie chez l’homme qui s’en sert sans la comprendre.

  3. Marcus Vintage 21/09/2011 at 18:24 #

    “difficile de nier que de très nombreuses préoccupations du Cyberpunk ont été rattrapés par le présent”… c’est que nous n’avons pas les mêmes sources de lectures , le cyberpunk est un monde où la technologie est omnipresente mais surtout dans un univers à la limite la l’apocalypse, voire post-apocalyptique parfois.
    Si l’auteur pense que le cyberpunk a été rattrapé par le présent c’est que sa vison du futur est bien étroite, nous sommes encore à des siècles de ce qui pourrait se faire en terme de biotechnologie et de nanotechnologie et de bien d’autres technologies qui n’existent pas encore : nos appareils électroniques sont encore extremement archaïques, notre énergie, nos moyens de locomotions, tout est encore à (ré)inventer.
    Mais au delà de ça il y a l’univers dystopique qui maintient tout ça dans une gourmande noirceur, et la reconstruction des diverses micro-sociétés s’adaptant à leurs biotopes en fonction de leurs intérêts de survie et leurs capacités voire race (car il s’agit aussi de SF) qui est aussi fascinant. Et la lutte des classes contre un pouvoir absolu. Que les sceptiques relisent l’exellent Schismatrice de Sterling.
    Remplacer le cyberpunk par la fantasy parce que ça ne rapporte pas assez… c’est peut-être parce que moins de personnes peuvent appréhender et prendre plaisir à des descriptions scientifiques argumentant les évolutions technologiques avec tant de pertinence parfois (surtout pour les anciens scientifiques passés au cyberpunk).
    La fantasy, la magie, c’est beaucoup plus simple il n’y a pas besoin de justifier son existence ou le fonctionnement de tel sort. Alors que parler d’une certaine technologie, son utilisation et ses derivés et la façon dont elle a évoluée et a été mise en place de façon à ce que ce soit scientifiquement crédible est bien plus complexe.

  4. Panix 21/09/2011 at 22:08 #

    Oui, j’ai saisi cette idée de transfiguration de la technologie, qui échappe à l’homme, en magie. L’interview de Rémi Sussan est très intéressante. Je me retrouve bien dans la sensation de “vertige” que peut offrir la SF, tous genres confondus. Ceci dit, je ne suis pas un lecteur de fantasy, et encore moins d’urban-fantasy : va falloir que je m’y mette ;)
    @MarcusVintage: Dangereux, votre site web. J’ai frôlé la crise d’épilepsie.

  5. Smyr Lock 23/09/2011 at 09:20 #

    Je suis plutôt d’accord avec Marcus Vintage, il y a encore largement matière sûr les sujets SF et cyberpunk notamment. A mon avis ce n’est pas une question d’imagination des auteurs ou de sujets SF, cyberpunk qui seraient épuisés… ça ne tient pas. Non le problème se situe plus au niveau des lecteurs. On peut penser qu’une période comme la nôtre est plus propice à des romans d’aventure, avec de la magie (de la science que l’on ne comprend pas…), des chevauchées à travers bois et des héros courageux et intègres. Bon j’avoue je troll un peu sur la Fantasy, mais la meilleure explication est dans l’article avec Richard Kadrey ” La fantasy permet de garder les lumières allumées et de faire tourner la cheminée : l’argent. Je n’ai jamais gagné un centime dans le monde de la SF. Je ne sais plus qui l’a dit, mais je pense que cette citation résume la vie de nombreuses personnes qui écrivent” la demande crée l’offre. Dans ce que j’ai lu de Fantasy je n’ai jamais trouvé, par exemple, de réflection sociale, politique, économique ou métaphysique, par contre, c’est vrai, ça détend…reste à savoir pourquoi lisons-nous?.
    Il est probable aussi que des univers virtuels tel que WOW est une impacte sur le nombre de lecteur de Fantasy (et vis versa). Et si notre avenir est dans la Fantasy, alors bonjour le moyen-âge et tchao la science. En tout cas merci pour l’article ;-)

  6. Denis-Quentin Bruet 23/09/2011 at 10:41 #

    Ne te gêne pas pour troller la fantasy… Au contraire ! Ca me fait penser que j’ai une super idée pour une saga de fantasy : c’est un gars comme vous et moi qui, alors que les forces du mal se réveillent dans un lointain pays, se révèle être l’élu de l’épée magique. N’en parlez pas autour de vous, c’est MON idée !
    C’est vrai que la reconversion des auteurs de cyber vers la fantasy constatée par certains éditeurs pourrait surtout démontrer la mauvaise santé du marché de la SF. Se tourner vers la fantasy serait alors la solution pour gagner sa croûte.

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