Stéphane Distinguin sous toutes ses coutures/ Le Web Mis à Nu #4

"Les modes passent, le style reste." nous dit Coco Chanel. Le web, c'est comme la mode. Rencontre avec un serial entrepreneur, président d'honneur de Silicon Sentier et "it- man" de toutes les saisons.
Article par : Nirina Thibault


« Tout esprit profond a besoin d’un masque » a dit Nietzsche. Quel serait celui d’un entrepreneur dans les nouvelles technologies? Peut-il allier la beauté, condition essentielle du dandysme et, le pragmatisme que l’on connait à l’industrie ? Dans les locaux de faberNovel qu’il a créé et dirige, vous pourriez croiser Stéphane Distinguin, déguisé en Surcouf, un capitaine de navire, pirate de son état et d’Etat, signifiant ainsi le capital romantique de son entreprise. Pourtant, point de pourpoint et rapière en ses bureaux. Un costume simple, casual dirait Mademoiselle Agnès. Stéphane Distinguin porte une battle dress, designée par lui, pour lui …et pour les autres. Explorons ensemble sa garde-robe contemporaine et «  vieux jeu » à la fois, suspendons nous à son trois pièces tels des fashionistas du web 2.0, étudions le costume pour révéler le substantifique corps du Distinguin, président d’honneur de Silicon Sentier.

Le jean : un basique empreint de l’esprit du cow boy.

Le jean a fait son grand retour cet automne, décliné du slim rocker au baggy trendy. Mais un classique 501 bien coupé peut vous donner l’allure de l’homme übersexuel tendance tant dans GQ que dans Stratégies. De ce Levi’s basique émane l’esprit d’indépendance du cowboy Malborough, la combativité solide et juste d’un John Wayne. Réinvestir les classiques de leur potentiel glamour sans les vider de leur sens, voilà le but du port  du jean so 2011.

Car le denim a un sens, pas seulement celui marqué par la couture, mais celui symbolique de la conquête, des grands espaces, de la liberté. Si Stéphane Distinguin porte ce fameux 501, c’est parce qu’il le vaut bien : « être entrepreneur c’est d’abord une aspiration de liberté, décider de ne plus avoir de patron » dit-il.  Vouloir coller au symbole du lonesome cowboy  ne se fait pas qu’en enfilant le pantalon : il faut l’attitude. Le jean est armure quand il ne fait que révéler l’essentiel c’est-à-dire  «  les convictions, ce que l’on doit garder en permanence, ce qui est le socle ». L’aspiration profonde du patron de faberNovel reste la difficile conciliation entre un désir farouche d’indépendance et la volonté en tant qu’acteur social de partager.

Son entreprise est « une matrice alliant les compétences et la dynamique pour faire ce dont il a envie »,  et à sa tête Stéphane se définirait volontiers comme un capitaine d’industrie. L’adéquation entre le 501, sa coupe classique, sa symbolique libertaire, et l’attitude romantique de  Clint Distinguin est parfaite : l’alliance de l’innovation et du côté vieux jeu. En effet, un capitaine d’industrie  aime le monde qui vient mais sait avoir le soin d’un bon père de famille pour son entreprise. Il a le courage de savoir se mettre devant, comme de se retirer pour laisser la place à son équipe, il sait qu’être entrepreneur et être innovateur n’est pas forcément la même chose. Il se permet le doute, la distance mais résout  ses conflits intérieurs avec justesse, efficacité et pragmatisme, quitte à se tromper, il sait trancher.  Supporter les feux du public pour protéger et promouvoir les siens, voilà ce que fait l’homme qui porte le 501. «  Tu dois à ton équipe d’être devant ».

Le choix du jean’s colle à Clint Distinguin d’autant plus que ce pantalon est la résultante d’un processus industriel très classique. De bonne facture, les coutures bien finies à plat, il peut être le fondement d’une garde-robe moderne et  urban chic. L’intérêt n’est pas dans le produit que l’on revêt mais dans le projet qui est créé par l’association avec le top et l’accessoire.  La correspondance avec la nature profonde de l’entrepreneur de nouvelles technologies est troublante : «  être entrepreneur dans les  nouvelles technologies aujourd hui, ce n’est pas avoir la main sur le produit mais sur le projet. » CQFD.

Un top rétro mais trendy : la chemise blanche.

Serait-on en train de vous dire que BHL  est tendance en 2011 ?  Une bonne fois pour toutes, la fashionista doit se mettre dans la tête que la chemise blanche n’est pas que l’apanage du philosophe à cheveux. La chemise blanche est LA référence casual  chic, l’équivalent pour homme de la petite robe noire. C’est ce petit rien qui est un devoir d’élégance envers les autres. « Avoir un costume c’est important, c’est un devoir que tu prends envers les autres. » dit Karl Distinguin.

Au quotidien ou dans un cocktail, la chemise blanche est adéquate, elle est l’accessoire indispensable en société. Pour jouer un rôle social «il faut avoir une armure, une carapace», et rien ne vous met plus en valeur dans la défense de vos positions sociales qu’une chemise blanche. Elle est le trait d’union entre le banquier  et l’ouvrier, le vêtement de tous les jours comme celui du dimanche. Elle fait appel à vos symboliques propres et se collent dans leurs peaux. «  Il est important de parler aux gens avec leurs références » dit Stéphane Distinguin. Pour l’anecdote, il raconte avoir interrompu lors d’une réunion un interlocuteur pour lui demander de se présenter. Pas par pédantisme, mais pour savoir adapter son discours de manière à être intelligible. «Lorsque tu parles à un maire d’arrondissement et que tu lui dis que la Cantine est une MJC 2.0 il percute tout de suite.» dit  le président d’honneur de Silicon Sentier.

Le seul point commun dans la mégalomanie à chemise blanche qu’il avoue donc avec BHL est le plaisir de rencontrer des gens. C’est peut être la raison qui lui fait avouer une tendresse pour le projet Quartier Numérique qu’il a porté avec Silicon Sentier dont il est toujours président d’honneur : un désir de retour à la proximité, à la rencontre, de revenir au contact. Son appétence pour le rendez vous Futur en Seine provient sans aucun doute de la même envie de rencontre :  «  Futurs en Seine c’est important, il est essentiel de développer la base de parler aux gens, de ne pas faire de clientélisme, ce que nous avons toujours essayé de porter avec la Cantine. »

Certes, le classicisme de la chemise blanche pèse sur son renouveau. Mais la réappropriation par l’übersexuel de cette même chemise en l’associant au jean’s trendy est une relecture moderne efficace d’une tradition. Clint Distinguin l’a bien intégré. Cela correspond même à sa vision de la relation humaine dans l’entreprise. « C’est un domaine où il est difficile d’être nouveau. C’est pour cela qu’il faut s’ouvrir à d’autres univers. » Et de citer alors en exemple, la classification pré-marxiste faite par un maître compagnon du Tour de France : les sublimes étaient les ouvriers qui ont une telle compétence qu’ils n’avaient jamais de patrons et dont la force était dans l’indépendance. «  Dans le numérique, il y a beaucoup de sublimes. » Les modèles d’organisation comme de chemise ne sont pas spécialement nouveaux, Google n’est que Stanford avec un modèle économique, mais ils sont efficaces.  Il ne faut toutefois pas se méprendre d’après Stéphane sur ce qui  est essentiel : « l’énergie est horizontale, le business est vertical … il ne faut jamais transiger avec le collectif dans l’écosystème. » Car l’idée de Stéphane est de dépasser la chemise blanche en tant que vêtement quotidien pour en faire un top trendy, bref  «  faire péter le plafond de verre » sur lequel se heurte le numérique et la chemise. Il reprend pour cela l’image de la bulle de savon. Plus la bulle est grande comprenons donc plus il y aura de personnes innovantes valables et portant une chemise blanche, plus la paroi de celle-ci est fine, et donc prête à exploser.  Peut être est ce pour cela aussi, que Clint Distinguin fredonne «  je veux du cuir, je veux des gros seins des gros culs » pour signifier plus doucement ce qu’il pose en une phrase «  j en ai marre des prototypes. »

La chemise blanche est un classique certes mais revisitée, en son col blanc, elle devient moderne.  Adéquate donc pour le patron de faberNovel, «  acteur d’un nouveau genre qui mélange le service et l’industrie de façon à tirer partie de cette révolution industrielle » . Mais ce nouveau genre est une relecture des codes, un nouveau design du col de chemise : «  notre métier c’est comme designer industriel, dit ce passionné du sujet dans le bureau duquel trônent des premières séries de chaises qui de son propre aveu ne seront plus jamais aussi bien faîtes, notre métier c’est designer de services en créant des activités complètes. » Stéphane aime propulser des modes, et ne se satisfait pas de l’apparition du col Mao dans la chemise prônée par Jack Lang. Lui aussi croit en la jeunesse, mais pas dans les générations. Quelque soit son col de chemise «  la génération qui monte est toujours celle qui est juste, elle donne le La. Je l’aimerai seulement moins narcissique. » Qu’elle remette en cause la hiérarchie et se pousse du col parce qu’elle veut aimer le créateur, l’entrepreneur, prouvant  ainsi son nombrilisme le dérange.  En se souvenant du plaisir un peu désuet d’enlever sa cravate au sortir du bureau, Stéphane pose sa hiérarchisation des temps : «  tout est dans des cases, la sphère intime, mon entreprise qui est publique, et le côté entrepreneur associatif qui me demande de parler aux gens. » Comme un dressing bien rangé, chaque chemise à sa place et une place pour chaque chemise. Même s’il avoue avoir du mal à «  tout penser en un seul récipient » il aimerait « reconcentrer les choses» .Un homme, une chemise, un dressing.

Miser sur l’essentiel : l’accessoire.

« Le diable est dans les détails » a dit un penseur de la mode célèbre avant même que Belzébuth ne connaisse Prada.  Pour maximiser l’impact de l’association de deux basiques, il faut accessoiriser : un trench, un Perfecto, une ceinture Gucci, des mitaines Chanel, ou une Rollex si vous avez la cinquantaine, tout est top tendance si vous le portez avec conviction.

« Avec le temps tu finis par oublier l’uniforme » dit Clint Distinguin, mais il n’oublie pas pour autant l’accessoire. Peut être parce qu’il avoue préférer Batman le super héros sans supers pouvoirs mais avec des supers gadgets.  Ou est ce parce qu’il considère comme beaucoup d’artistes, que la beauté est une contribution sociale. Porterait-il l’écharpe rouge en bandoulière comme tout artiste maudit qui se respecte dans le VIeme arrondissement ?  Certes pas, car si l’artiste maudit est possible, l’entrepreneur maudit ne l’est pas pour lui. « L’innovation d’usage, tu ne la fais pas pour 4 personnes. » Alors peut être la parka à col fourrure façon Houellebecq post Goncourt lui siérait elle mieux ? «  J ai une âme de producteur  plus que d’artiste. Ce que j’aime c’est rendre les choses possibles, créer les conditions pour que les choses existent. » La proximité avec des artistes, leur amitié est  cependant de son propre aveu, une des choses les plus précieuses qu’il ait. Il partage sûrement avec l’auteur de La carte et le territoire qu’il considère comme un  « total génie » cette emprise sur le temps, cette capacité à sentir l’époque: «  je passe mon temps à faire des molécules, j’assemble des atomes et je sens l’air du temps » dit Bruce Distinguin.  Mais leur véritable point commun n’est il pas cette mise à distance classique ?  « Ma force et ma faiblesse, c’est que j’ai du mal à croire éperdument en ce que je fais, j’assume le fait de douter. Ma spécialité c’est l’émergence. Quand on a fait en sorte que les choses existent, dans le jardin poussent des roses et des mauvaises herbes. J’aime autant les mauvaises herbes. On s’attache aux choses. » Sans revenir au col à jabot, il semblerait que l’accessoire idéal serait donc un œillet à la boutonnière, délicieusement désuet et gai, qui marquerait le ressenti de Clint Distinguin sur le milieu des nouvelles technologies «  notre milieu est un terrain d’optimisme en période de crise économique et en plus c’est un des plus gentils qu’il soit » . La fleur à la boutonnière signifierait aussi avec élégance ce côté producteur qu’il avoue : « mon plus grand bonheur est d’amener les gens à leur plénitude, c’est-à-dire pas à leur maximum, mais quand ils sont à plein, quand ils donnent tout ce qu’ils ont. »

Peut être même pourrait il les cultiver lui-même,  lorsqu’il réalisera son rêve de s’arrêter une année pour pouvoir lire enfin l’intégrale des Rougon Macquart qu’il adore ou  commencer  Le Rouge et le Noir qu’il avoue n’avoir jamais lu. Car il arrive un temps où après avoir toujours été à sa place partout en 501 et chemise blanche, on ne se sent plus à sa place nulle part. Alors « pour changer le monde, il faut le mettre en perspective, c’est seulement à ce moment là que tu peux le faire. »

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Portrait réalisé par Abeline Majorel
Photos:
Le Web Mis à Nu – Claire Dorn
Portrait Stéphane Distinguin – Benjamin Boccas

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À propos de Nirina Thibault

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Follow @nirinatweet La responsable du projet Silicon Maniacs? Elle chante la vie, danse la vie, elle dit que la vie c’est fait de rencontres. Elle voulait être rockstar, et continue à croire qu’il n’est jamais trop tard pour monter dans le minibus direction la route 66. D’ailleurs elle n’est jamais contre un pas de danse associé à un playback de Nina Simone. En attendant, elle aime bien faire peur aux gens quand elle dit qu’elle travaille dans « les nouvelles technologies ». Bouh!Sinon, elle pense que fumer une cigarette, ça donne de l’inspiration, que travailler la nuit, c’est bien mais aussi qu’il faudrait un jour penser à reprendre un rythme normal. Bref, elle pense beaucoup. @nirinatweet

One Response to “Stéphane Distinguin sous toutes ses coutures/ Le Web Mis à Nu #4” Subscribe

  1. Deshies 31/01/2011 at 19:44 #

    L’auteur s’est fait plaisir. Le lecteur, moins… Dommage. On aurait aimer un article moins à clef, moins “pour faire beau”, et plus pensé pour être lu.

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