Tunisie : de la révolution 2.0 à la démocratie 2.0 ?

La place prise par internet et les réseaux sociaux lors de la révolution pourrait-elle faire de la Tunisie un laboratoire de la e-démocratie et de l'open gouvernance ?
Article par : Mael Inizan


(De Tunis) Véritables caisses de résonance de la colère des tunisiens, internet et les réseaux sociaux ont joué un rôle central dans la chute de Ben Ali. Postés sur Facebook, Twitter ou Youtube, les témoignages, photos et vidéos de Sidi Bouzid ont permis de relayer le vent de contestation et d’enflammer le pays en seulement quelques semaines. Un flux d’informations que la censure du régime n’est jamais parvenu à stopper, malgré les opérations répétées de piratage des comptes Gmail et Facebook des blogueurs et des dissidents.

Il ne s’agit là évidement que d’outils. Néanmoins, ils ont permis aux tunisiens de coordonner et d’encourager une vague de fond, qui s’est simultanément exprimée dans les rues des villes de tout le pays. Au lendemain de la chute du régime et dans l’attente de l’élection d’une assemblée constituante en juillet prochain, ces mêmes outils pourraient-ils favoriser la transition démocratique et la construction de la Tunisie post-Ben Ali ?

De Facebook aux rassemblements citoyens

Après plusieurs décennie de censure, plus une journée ne se passe sans qu’un rassemblement ou une manifestation ne se forme, parfois même spontanément, dans le centre-ville de Tunis. Le débat politique est omniprésent, dans les rues, les cafés, tout comme sur internet. Haut lieux de la contestation contre le régime, Facebook est ainsi devenu un vaste forum politique. Il suffit par exemple d’entrer les termes « démocratie » et « Tunisie » dans le moteur de recherche du réseau social pour en avoir un aperçu. Un nombre incalculable de profils, de groupes privés ou publics consacrés à la reconstruction du pays ont fleurit depuis la fuite du dictateur. Ceux d’entre nous qui comptent des tunisiens parmi leurs amis Facebook n’auront pas pu échapper au phénomène, devant leur « mur » noyé sous les posts et les statuts appelant pêle-mêle à l’union nationale, à la démission du gouvernement de transition, à la dissolution du RCD (le parti de Ben Ali), à l’élection d’une assemblée constituante etc.

Capture d’écran d’un extrait des résultats d’une recherche “démocratie Tunisie” sur Facebook.

Cet élan dépasse largement le cadre du réseau social. Parallèlement à la création de partis politiques ou de médias, de nombreux rassemblements citoyens sont nés de la révolution, à l’image des Jeune Indépendants Démocrates Tunisie, de Sawty ou encore de El Mouwaten. Revendiquant un positionnement politiquement neutres, ils s’inspirent du journalisme citoyen et des plateformes de débats en ligne pour créer de nouveaux espaces d’expression et de mobilisation sur internet. Initié par des expatriés tunisiens deux jours après la fuite de Ben Ali, le PaCTE vise par exemple a rassembler les « compétences tunisiennes engagées » disséminés à travers le monde, pour participer à la transition démocratique en soutenant « les démarches participatives pour une meilleure représentativité de la société civile ». Médecin en Afrique du Sud, agronome au Québec ou ingénieur en France : ils sont aujourd’hui plus de 5 000 expatriés tunisiens à avoir signé le PaCTE.

Des initiatives d’« Open Source Governance »

De cette mobilisation en ligne est née la startup Open Tunisia, sous l’impulsion de Chemseddine Ben Jemaâ, un militant de l’Open Source. « Comment concrétiser les acquis de la révolution tunisienne ? Serait-il possible de faire de la Tunisie un laboratoire pour implémenter des outils de démocratie direct et introduire une véritable transparence dans le fonctionnement des institutions, partis politiques, associations et organisations ? », intérroge la startup sur son site internet.

Open Tunisia s’inspire directement des principes de l’« Open Source Gouvernance », une philisophie politique issue du mouvement Open Source (ouverture, transparence, collaboration de pair-à-pair…) et dont l’ambition est de fournir aux citoyens les outils pour intervenir directement dans le débat politique, tout en permettant aux gouvernements de mieux bénéficier de leurs expertises et savoir-faire locaux. Elle a donné lieu à plusieurs expérimentation plus ou moins poussées, en particulier dans les pays anglo-saxons. La plus connue d’entre-elles est l’« Open Government Initiative », une promesse de campagne du président Obama, qui s’est notamment traduite par Data.gov, l’ouverture d’une partie des bases de données des agences gouvernementales au public pour qu’elle puisse être consultées, exploitées et rediffusées par l’intermédiaire d’interfaces de programmation ouvertes.

Open Tunisia  propose de son côté autour quatre outils, dont la plupart sont encore en cours de développement :

  • un wiki, qui permet de rédiger des documents de manière collaborative, à l’image de la nouvelle constitution tunisienne.
  • un outils de vote électronique.
  • un outil de sondage en ligne.
  • Ainsi que e-Projet, une solution de qui permet aux internautes de présenter leurs initiatives pour mobiliser autour de leur projet.

Loin d’être isolé, Open Tunisia fait écho à plusieurs autres initiatives à la fois Tunisie – à l’image du projets de rédaction collaborative de la constitution tunisienne en langue arabe Destour.org – mais également en Égypte. Le très médiatisé blogueur égyptien et employé de Google, Wael Ghonim, a par exemple mis en place un forum dans lequel il invite ses compatriotes à déposer leurs propositions et à voter pour celles qu’ils jugent les plus pertinentes pour accompagner le pays dans sa transition vers la démocratie. Ce forum compte à ce jour plus de 40 000 utilisateurs, qui ont inventoriés près de 52 000 idées.


Un tweet de Slim Amamou, blogueur activiste tunisien devenu secrétaire d’État, qui invite à réécrire la constitution sur un document collaboratif.

Cependant, de l’aveu même du porteur du projet Open Tunisia, ces initiatives d’« Open Source Gouvernance » comportent une part d’utopie. Outre la question de l’accès à internet des classes tunisiennes moins favoritsées, elles ne pourront avoir un véritable impact sur la politique tunisienne que si elles sont prises en compte et utilisées par les pouvoirs publics. Par ailleurs, La portée des des initiatives d’Open Source Gouvernance sont souvent jugées très limitées. « Bien sûr, c’est un énorme chantier, mais, le lancement d’Open Tunisia a d’abord un objectif de sensibilisation à l’Open source Gouvernance. Il faut montrer que des outils concrets existent et qu’après des années de dictature, ils peuvent contribuer à redonner une partie du pouvoir au peuple et introduire plus de transparence dans le fonctionnement des institutions. Nous essayons de proposer des solutions opérationnelle, mais de toute façon ce n’est pas à une startup de les imposer, mais au CNI (Centre National de l’Informatique) avec le soutien de la communauté Open Source tunisienne », explique Chemseddine Ben Jemaâ.

Archives-Tunisie.org : recueillir les documents sensibles

Open Tunisia s’apprête néanmoins à livrer sa toute première réalisation à la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH). La startup a développé sur mesure pour la branche tunisienne de l’organisation non-gouvernementale une solution de stockage en ligne sécurisée permettant à n’importe quel internaute de déposer des documents de manière complètement anonyme. Baptisé Archives-Tunisie.org et directement inspiré de Wikileaks, le service s’en distingue cependant par son positionnement judiciaire. « Nous ne nous plaçons pas du côté des journalistes, mais de celui des avocats de la partie civile et des associations de défense des droits de l’Homme. Notre ambition est d’abord de mettre au chaud des archives qui pourront être utilisées lors des procès contre des crimes commis sous le régime de Ben Ali ou en matière de corruption…», résume Nicolas Diaz, webmaster de la FIDH qui coordonne le projet Archives-Tunisie.org. Une fois complètement anonymisés, les documents pourront éventuellement être rendus public, mais seulement dans un second temps.

En cours d’installation, Archives-Tunisie.org devrait être prêt à recevoir ses premiers documents dans les tout prochains jours. La Tunisie fait alors office de laboratoire. Si l’expérience est concluante, elle pourrait être étendue à d’autres pays.

Événement SiliconManiacs: #TunisLab

Deux mois après la chute de Ben Ali, où en est la révolution tunisienne ? De retour de Tunis, Rue89, l’Atelier des Médias de RFI et Silicon Maniacs vous invitent à une soirée de réflexion et de rencontres sur la révolution tunisienne, jeudi 17 mars à 19h. Cette soirée sera l’occasion de réunir des intervenant en France et en Tunisie avec une retransmission des échanges par visio-conférence, depuis La Cantine, à Paris, et l’école Esprit, à Tunis.

Toutes les infos et inscription à l’évènement à Paris, sur le site de La Cantine, et à Tunis, sur l’événement Facebook de la soirée.

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Pour sortir un article il faudra lui passer sur le corps. Mael ne rigole pas avec la technique journalistique. Son parcours dans le monde impitoyable des médias lui permet d’acquérir une rigueur désarmante. Après avoir fait ses premières armes dans la PQR bretonne, Rue89, LeMonde.fr, Liberation.fr et avoir décroché son premier poste chez Satellinet, Mael fait le choix du frisson en intégrant une rédaction under construction (...)

One Response to “Tunisie : de la révolution 2.0 à la démocratie 2.0 ?” Subscribe

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