Tunisie : la révolution et après…?

Retour sur #BarCampTunis, une après-midi de réflexion avec la « jeunesse connectée » tunisienne, organisée samedi 19 janvier sur les berges du Lac de Tunis.
Article par : Mael Inizan


(De Tunis) Le rendez-vous est donné à 14h dans le café-restaurant El Hamra, dans la banlieue Est de la capitale tunisienne, non loin de l’aéroport. L’invitation a été lancée à peine quatre jours plus tôt sur Facebook et sur Twitter, par l’Atelier des Médias de RFI et la blogueuse tunisienne Sarah Ben Hamadi, rejoints par Silicon Maniacs. L’idée est de prendre le pouls de cette « jeunesse connectée » qui a lancé la révolution sur ses blogs, ses comptes Facebook, Twitter et pour une partie d’entre eux dans la rue. Nous voulons les rencontrer pour mieux comprendre les évènements du mois de janvier, l’impact des médias sociaux, mais surtout sur le rôle et la place qu’ils veulent prendre dans la construction d’une nouvelle Tunisie, au lendemain de la chute de Ben Ali et six mois avant les prochaines élections.

Près de 80 personnes se sont inscrites à l’évènement Facebook et les premiers d’entres-eux nous rejoignent seuls ou par petits groupes sur la terrasse ensoleillée du café. Beaucoup se connaissent déjà. Ils sont amis en ligne ou se sont rencontrés lors de Meetup, Tweetup… Etudiants, journalistes, jeunes travailleurs, ils ont entre 20 et 30 ans. Ils appartiennent dans leur grande majorité à la classe moyenne privilégiée et font partie des 1,5 à 3 millions de tunisiens inscrits sur Facebook, sur une population de près de 11 millions d’habitants.

Photo : @ziadmaalouf / Atelier des Médias – De gauche à droite et de haut en bas : @slim_ayeche, @judevlad et @arabiamoon, @marwen_abid, @gkaroui, @haythemsalhi et Anis, @Sarah_bh (co-organisatrice du #BarCampTunis) et @simplybahia, Hela Ben Hamadi et @fissafissa, @mamoulitas, @fatenebh et @nayzek et @lelab, Amel Njeh, @karimtn, @kangoulya et @lifeisaflower17, @riadheh et @thameur_mekki et @ziedboussem et @yosra et @Sarah_bh, Zakaria, @kuxxk, @bulletskan et @welidnaffati.

Conformément à l’esprit des BarCamps, aucun programme n’a été fixé à l’avance, mais seulement un angle de réflexion générale : la révolution et après…? L’après-midi démarre doucement au rythme des arrivées. Nous rentrons à l’intérieur du café vers 15h et la soixantaine de participants propose ses sujets pour les ateliers. Rapidement quatre grandes thématiques émergent : “Est-ce une révolution Facebook ?”, “Le rôle et les devoirs des citoyens dans l’après révolution”, “Les médias et les médias alternatifs” et enfin “Faut-il une révolution culturelle en Tunisie ?”.

La journée se poursuivra autour de quatre tables. Deux heures de débats par ateliers, au terme desquelles chaque groupe proposera une restitution à l’ensemble des participants, dont nous vous proposons ici une synthèse.

« Je n’ai pas fait la révolution pour que Zuckerberg augmente son chiffre d’affaire »

Quel rôle ont joué les médias sociaux dans la révolution ? Ils ont sans aucun doute contribué a initier les tunisiens à la politique. Dans un pays où la presse était censurée par le régime, les dizaines de milliers d’images et de vidéos qui ont circulé sur les réseaux sociaux ont permis de mobiliser à travers tous le pays. Durant les 10 premiers jours de la révolution, Facebook a été un outil clé. Cependant, c’est bien la rue qui a fait tomber le régime.

Dans la salle, @ByLasko, un blogueur récemment recruté par la radio Mozaïque comme journaliste et que nous avons rencontré la veille, s’emporte : « Je trouve que le fait de ne pas arrêter d’attribuer des noms comme la révolution du Jasmin, la révolution Wikileaks, la révolution Twitter, Facebook… est insultant. Je n’ai pas fait la révolution pour que Mark Zuckerberg augmente son chiffre d’affaire (…) Il faut arrêter de coller des clichés partout et de tout réduire à une vision de carte postale faite de concepts marketing. Il y a des gens qui sont en train de crever. »

http://www.siliconmaniacs.org/wp-content/uploads/2011/02/BarCampTABLE11

« Il faut passer du statut de sujet à celui de citoyen »

Quel rôle la jeunesse doit-elle jouer aujourd’hui ? Comment préserver les acquis de la révolution à seulement 6 mois des prochaines élections ? Les questions sont posées en filigrane tout au long de l’après-midi. Les tunisiens doivent désormais « passer du statut de sujet à celui de citoyen ». La jeunesse, et en en particulier la jeunesse connectée, doit s’impliquer dans la vie civile à travers des clubs, des associations, des collectifs ou de nouveaux médias.

http://www.siliconmaniacs.org/wp-content/uploads/2011/02/BarCampTABLE2-1

La stabilisation de la situation passe également par la relance de l’économie et du tourisme. Les jeunes blogueurs doivent utiliser l’audience qu’ils ont acquis pour redorer l’image de la Tunisie : « il faut lancer le buzz », résume la rapporteuse. Elle fait notamment référence au #16juin2014, une opération cross-media qui a réunit Nessma TV, radio Mosaïque, les journaux Alchourouk et La Presse ainsi que le site Webmanagercenter.com. Le 16 février dernier, les cinq médias ont conjointement diffusé des émissions et publié des papiers dans lesquels ils se projettent en juin 2014, trois ans après les prochaines élections, dans une Tunisie démocratique en pleine croissance (« Tunisie: La Bourse du Maghreb fête son 1er anniversaire » , « 1 dinar = 1 dollar »…).

http://www.siliconmaniacs.org/wp-content/uploads/2011/02/BarCampTABLE2-2

« La censure vient également de la société »

Malgré la chute de Ben Ali, la révolution est encore loin d’être terminée. « La Tunisie doit encore faire sa révolution culturelle », estiment les participant au #BarCampsTunis. « Nous avons besoin d’artistes citoyens qui ne soient plus simplement des brebis », résume le rapporteur. La censure n’est pas uniquement le fruit du contrôle de l’ancien régime, mais provient également de la société tunisienne dans son ensemble. Les médias, par exemple, ne sont pas encore libres et il reste de nombreux sujets tabous, à l’image des mères célibataires ou du sida.

La libération des médias passerait-elle alors par la création d’une structure indépendante chargée de garantir la liberté de la presse et compétente pour infliger des sanctions en cas de manquement à la déontologie du métier de journaliste ?

http://www.siliconmaniacs.org/wp-content/uploads/2011/02/BarCampTABLE5

« La révolution a donné naissance au journalisme citoyen »

Des citoyens qui diffusent et relaient de l’information, des blogueurs qui se professionnalisent de plus en plus : la révolution a donné naissance au journalisme citoyen en Tunisie. Mais cette concurrence de la société civile suffira-t-elle à pousser les médias traditionnels à produire du contenu de meilleure qualité ? « Les médias classiques sont passés de la propagande pour la gouvernement au lynchage. Nous avons besoin aujourd’hui de débat plus constructif et pas uniquement d’une critique systématique », expliquent les participants.

http://www.siliconmaniacs.org/wp-content/uploads/2011/02/BarCampTABLE3-1

Mais est-il possible de construire une nouvelle Tunisie avec cette même presse qui était encore il y a quelques semaine sous la coupe du régime ? @ByLasko revient sur la multiplications des annonces de lancement de nouveaux médias. Selon lui, quelques 60 demandes d’enregistrement auraient déjà été déposées depuis la chute de Ben Ali.

http://www.siliconmaniacs.org/wp-content/uploads/2011/02/BarCamp3-2

Merci à l’Atelier des Médias pour les enregistrements sonores.

Tags: , , , , ,

--------------------------------------------




Pour sortir un article il faudra lui passer sur le corps. Mael ne rigole pas avec la technique journalistique. Son parcours dans le monde impitoyable des médias lui permet d’acquérir une rigueur désarmante. Après avoir fait ses premières armes dans la PQR bretonne, Rue89, LeMonde.fr, Liberation.fr et avoir décroché son premier poste chez Satellinet, Mael fait le choix du frisson en intégrant une rédaction under construction (...)

2 Responses to “Tunisie : la révolution et après…?” Subscribe

  1. After8 21/02/2011 at 16:23 #

    Je n’ai pas assisté à cette rencontre, mais ce qui se dégage de ce résumé c’est que les débats ont plus tourné autour des médias citoyens, problèmes de censure,etc.. que du fond politique et social de la révolte.
    Compréhensible vu le profil des intervenants mais c’est dommage de ne pas s’aventurer sur ce champ de réflexion.
    Beaucoup de tunisiens de cette sphère là s’engagent pour la liberté d’expression, pour un journalisme citoyen honnête et neutre mais ont encore du mal à s’aventurer dans le champ politique.
    L’initiative est plus qu’intéressante et louable mais peut être faudrait il imposer d’autres chantiers de réflexions que les habituels : est-ce une révolution numérique ou pas? le rôle des médias citoyens,etc… et s’attaquer aux sujets plus complexes : quel système politique dans l’après Ben Ali? Quelles orientations économiques pour la politique interne et externe? Quelle positionnement stratégique pour la Tunisie dans le monde arabe, vis à vis de l’Europe et des Etats Unis,etc…

  2. Simon 21/02/2011 at 16:52 #

    @After8 Nous avons organisé le barcamptunis dans la cadre de notre émission l’Atelier des médias”, mais c’est naturellement que les conversations ont convergé sur cette thématique…Il me semble que l’un des piliers, pour ne pas dire un élément indispensable, de la démocratie c’est la liberté d’expression.
    Nous n’avions pas le temps, ni le réseau, pour pouvoir organiser un barcamp socio-politique sur place (quoique ces questions ont quand même été abordés), mais vous avez raison ces questions sont essentielles, il ne tient qu’à vous d’organiser un évènement de cette ordre ;-)

Leave a Reply