Urbanisme, qu’est ce qu’un programme ?

Pour continuer notre dossier "Espèce(s) d'Espace(s) Public(s)", Jorge Lopez, de l'agence Comceci, a rencontré trois urbanistes de l'agence de programmation urbaine, Alphaville, avec en tête la question : qu'est ce qu'un programme ?
Article par : Jessica Chekroun


Alphaville est un film de science fiction à petit budget de Godard, mais aussi une agence de programmation urbaine. Une agence qui se donne pour mission de conseiller les collectivités territoriales sur l’élaboration de “projets de ville“.

Jorge LOPEZ : Dans le cadre de votre travail d’urbanistes, vous devez faire la synthèse entre deux regards, un plus territorial et un autre plus en détail. Il y a une influence réciproque entre ces deux échelles ? Est-ce seulement dans la petite échelle qu’apparaissent les qualités – autres que fonctionnelles – ou elles sont déjà présentes en amont ?

François MONJAL: Il y a des influences réciproques. En ce moment on travaille sur un site où les rez-de-chaussée, les pieds d’immeuble, les trottoirs, s’inscrivent dans une logique de cheminements piétons, de lien avec les équipements proches. Mais ces équipements peuvent avoir une importance métropolitaine. Dans ces cas il y aura différentes échelles de rues pour y accéder. Il y a donc un emboitement d’échelles en fonction de comment tu vas vivre les territoires et comment tu vas te déplacer.

Bruno YVIN : Dans la grande échelle, la question de l’espace public est évidement une question fonctionnelle. Il s’agit de relier les choses entres elles. Ce n’est que lorsqu’on passe à une petite échelle, que l’on peut imaginer la question de l’usage, la question du dimensionnement, la question des matériaux…

Laurent PINON : Et il y a aussi la question du rayonnement des espaces. A Nantes/Saint-Nazaire on est parti sur l’idée que la Loire et l’Estuaire conforment un espace qui appartient à tous les habitants de la métropole. A partir de cette idée, l’opération « Estuaire » a développée l’installation d’une série d’œuvres d’art sur le territoire, qui feront qu’il y ait une sorte de phénomène d’appropriation de cet espace à grande échelle, par une intervention très ponctuelle.

Installation dans le cadre du projet Estuaire. 

Bruno YVIN : Tu peux imaginer un banc ou un trottoir sur la grande échelle, tu ne le verras pas sur ton plan, mais il sera induit… A la grande échelle, il y a l’observation d’un fleuve avec une influence métropolitaine et à partir de ça on imagine la question de la continuité sur les berges. C’est ça les enjeux de la grande échelle. Dès que l’on pourra « zoomer » on pourra détailler ces propositions.

François MONJAL: Ce n’est pas évident de montrer les complémentarités et les liens entre la grande et la petite échelle. On pourrait se dire que c’est par la capacité de l’espace à accueillir des gens. Par exemple, le bois de Vincennes c’est un grand espace récréatif public. Par son échelle, il a un statut métropolitain. Le parc du Luxembourg il est plutôt parisien, et puis il y a le square des Batignolles, là nous sommes à l’échelle du quartier.

Laurent PINON : Ça c’est la singularité spatiale, mais il y a aussi la singularité d’usage qui peut augmenter le rayonnement. En fait même si un espace public est petit, s’il a un équipement rayonnant il pourra acquérir un statut au-delà de son échelle. Un lieu unique dans la ville sera confronté à une fréquentation plus importante. C’est le cas dans les espaces publics à Rome, complètement saturés car tout le monde veut venir voir l’élément unique dans la ville.

Une grotte devient un logement à partir du moment où on s’y installe pour y passer la nuit…

Jorge LOPEZ : Quand vous concevez un espace public, quelles sont les qualités que vous considérez pour faire de cet espace un véritable espace public, c’est-à-dire non simplement une rue ou un terrain vague mais un espace public à part entière ?

Laurent PINON : Personnellement je pense qu’un terrain vague, s’il est de domanialité publique (NDLR : du domaine public), il est un espace public et son programme c’est justement d’être vague. La domanialité est fondamentale. Tu vois les centres commerciaux avec une « rue » à l’intérieur, mais c’est une fausse rue. En fait c’est un espace ouvert au public mais géré par le privé. Le vrai fondement de l’espace public c’est sa domanialité, c’est qu’il appartient à tous.

Jorge LOPEZ : Mais, est-ce qu’un terrain vague appartient à tous ? Parce que généralement il est clôturé, il est interdit de rentrer, interdit de camper, interdit de tout… Ce n’est que quand ils sont occupés que ces terrains vagues acquièrent une qualité et ils deviennent des espaces publics : un jardin apparaît, une aire de jeux…

François MONJAL: C’est un peu ce que vient de dire Laurent. Il y a la domanialité et puis il y a le temps d’accéder à un site. Une friche, par exemple, elle peut être occupée par des artistes qui rentrent dedans et prennent possession des lieux. Mais il y a d’abord la question de la domanialité. Il peut y avoir des terrains fermés, publics ou privés, et du jour au lendemain on peut trouver un arrangement, plutôt que de laisser ces terrains on va les donner à des occupants qui vont l’entretenir et rendre accessible au public.

Jorge LOPEZ : Un espace public doit-il avoir des multiples potentialités ?

Laurent PINON : Il peut, et il sera forcément multifonctionnel dans le temps. Pour cela c’est fondamental de prévoir, dès la conception, des dimensions qui permettent de laisser ouverts les usages dans le temps.

Jorge LOPEZ : Comment expliquer l’échec des grands ensembles où l’espace public avait été conçu comme un énorme jardin et finalement il est devenu un espace vide que les gens ont peur de traverser…

Laurent PINON : En fait ça a toujours été de l’espace privé. Ça appartenait à un bailleur qui n’a jamais mis en œuvre les préconisations intégrées dans le dessin. C’est surtout un problème d’aménagement. Souvent dans les quartiers d’habitats sociaux on voit qu’on met de l’herbe en supposant que c’est là que tout va ce passer… mais en fait il n’y a rien ! On ne favorise pas l’appropriation, il n’y a pas de progressivité dans l’aménagement, pas de rapport au bâti…

François MONJAL: Le problème dans les grands ensembles c’est que l’espace public est juste de la desserte pour le résidentiel. On n’a pas constitué une centralité, une polarité ou les usages qui pourraient donner du sens au lieu. C’est la question de la domanialité qui rend l’affaire complexe : à qui ça appartient ? On travaille dans une commune où 7 bailleurs possèdent plus de 55% du territoire communal, juste parce qu’ils sont propriétaires des grands ensembles. Il n’y a pas d’animation parce qu’il n’y a pas de gestion urbaine. Ce n’est pas le job du bailleur. Il ne sait pas comment on gère un espace public… il est seulement le gestionnaire des logements sociaux.

Souvent dans les quartiers d’habitats sociaux on voit qu’on met de l’herbe en supposant que c’est là que tout va ce passer… mais en fait il n’y a rien !

Bruno YVIN : On retrouve le problème de la domanialité dans la gestion des espaces verts de Paris. Les arbres sont gérés par la direction des espaces verts, mais les grilles posées autour des arbres sont gérés par la voirie. Du coup, le service d’entretien des espaces verts se dit incompétent pour soulever les grilles pour enlever les déchets… car les grilles sont du ressort de la voirie. On se trouve dans des situations complètement délirantes.

Jorge LOPEZ : Est-ce que vous pouvez définir de manière succincte la notion de programme ?

François MONJAL: Actuellement on travaille à la Réunion. A un moment on s’est rendu compte qu’il y avait trois milles mètres carrés qui n’étaient nulle part ! C’était la place d’entrée au site ! Nous avons questionné la ville, « c’est des espaces publics » nous ont- ils répondu. On leur a demandé alors de quoi avaient-ils besoin et ils nous répondu : « nous avons besoin d’un programme ». Le programme est alors une place avec des arrêts de bus, de l’ombre, des endroits pour s’asseoir… une liste des éléments qui vont accueillir les usages, mais il faudra que ce programme soit cohérent avec les normes. Alors on pensera d’abord à la pente, à la rampe d’handicapé, à l’éclairage… finalement on a l’impression qu’on a fait un programme surtout très normatif.

Jorge LOPEZ : C’est le programme réduit à une procédure…

Bruno YVIN : C’est un programme mais via les normes, ce n’est pas le « programme noble », c’est-à-dire ce qu’on va faire sur cet espace. Avant ça, effectivement, il y a les dimensionnements et tout ce que tu es obligé de prévoir…

Jorge LOPEZ : Mais, pourquoi est-ce qu’on a besoin du programme ?

Bruno YVIN : Si le programme c’est surtout la question des usages, je pense qu’on n’a pas besoin de définir un programme partout, parce que de toute façon on n’en sait rien… On nous demande de définir les usages d’une place qui sera construite en cinq ans !

François MONJAL: Il faut que ça reste un lieu de respiration, un espace ouvert qui puisse accueillir des usages. Mais les usages vont dépendre aussi de ce qui sera construit sur les rives, il y aura un effet miroir, un dialogue qui va se créer. Si on fait des murs morts tout le long ton espace public sera une pissotière… ça ne sera pas un lieu convivial.

Laurent PINON : Une grotte devient un logement à partir du moment où on s’y installe pour y passer la nuit… On la transforme en habitat même si on n’a rien modifié. On la fait exister par rapport à notre usage. Je pense que le programme de l’espace public est d’abord le concept qu’il appartient à tous. Peut être qu’on a rien aménagé encore, mais c’est public.

Jorge LOPEZ : Alors, pourquoi avons-nous besoin d’un programme exhaustif ? Pourquoi on ne part pas plutôt d’un « programme ouvert » sur lequel on pourrait intégrer l’occupation des gens dans le temps. Le programme devrait s’adapter à ce qui va se passer. Aujourd’hui c’est plutôt à l’envers, ce sont les gens qui doivent s’adapter à ce que le programme a prévu.

Bruno YVIN : Quand tu parles de programme, je pense que tu fais références aux usages. Pour moi un programme c’est plutôt des choses construites, l’organisation de l’espace… alors que les usages c’est qu’est ce qu’on y fait, c’est un peu différent.

Jorge LOPEZ : Je parle aussi des usages mais surtout de cette « liste de choses ». On reçoit une liste, mais, en fait, le client ne sait pas exactement ce que pourrait devenir ce projet. Alors on essaye d’interpréter et d’ouvrir ce programme pour qu’il puisse accueillir  différents usages. Malheureusement il y a des dynamiques règlementaires très fortes, des procédures fermés qui empêchent cela. Il y a nécessairement une série de contraintes, mais il y a surtout la peur de ne pas réussir.

Bruno YVIN : Pour un bâtiment je crois plus à la notion de programme au sens « expression des besoins métrés ». Par contre, pour l’espace public je crois qu’effectivement il est plus intéressant d’ouvrir le programme et de ne pas s’imposer des choses. Avoir un espace le plus malléable possible pour s’adapter aux différents usages qui pourront apparaître dans le temps.

Laurent PINON : Mais sur l’espace public tu as des besoins primaires auxquels il faut répondre : l’éclairage, la propreté, le parking de voitures, l’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite… et dans certains espaces publics tu n’arrives même pas à faire rentrer tout ça ! Ce n’est qu’avec un espace public fonctionnel et peut être surdimensionné, qu’on génère les quatre mètres carrés pour, peut être, avoir une terrasse… ce surplus c’est justement de l’indéterminé et ça peut être « appropriable ».

François MONJAL: Je pense qu’il faut s’adapter selon le contexte, c’est surtout très compliqué de produire un programme pour un espace public quand il n’y a pas de programme sur les rives. Dans le Bas Montreuil où il y a le siège de BNP, il y a des rues entières sans adresse, deux cent mètres linéaires sans une seule adresse. Là il y a un problème de « programmation », de rationalisation de l’espace public.

L’espace public c’est un lieu de convivialité, c’est là où on rencontre des filles, on joue à la pétanque, c’est un lieu magique, et plus on va le « normer » plus il sera contraint.

Jorge LOPEZ : De quelle manière pensez-vous que le mobilier urbain peut être un outil pour que les habitants puissent s’approprier l’espace public ? Est-ce que le mobilier urbain peut être un outil d’appropriation ?

François MONJAL: L’espace public devrait avoir toute l’infrastructure nécessaire intégrée et que l’on puisse « pluger » n’importe quoi dessus : un banc, un kiosque… un concert ! Le mobilier doit participer mais il doit être léger, mobile.

Laurent PINON : On pourrait imaginer le mobilier comme des supports sur lesquels n’importe qui pourrait venir y fixer quelque chose pour un usage temporaire et avoir différentes gammes de mobiliers urbains en fonction des usages qu’on souhaite faire. La question du mobilier urbain devient centrale car il faut qu’il y ait une appropriation possible par les habitants mais aussi par la contrainte de la taille des espaces publics, notamment dans les centres villes. Tu ne peux pas avoir un mail central, puis deux voies, du stationnement, une piste cyclable et des trottoirs avec pleins de commerces et te dire que ça tiens dans les vingt cinq mètres !

Jorge LOPEZ : Mais c’est ça aussi qui rend super intéressant l’espace public parisien, cette densité énorme, cette « obligation » de partager l’espace…

François MONJAL: J’ai vu une expérience très intéressante, un restaurant de pizza qui a garé un combi Volkswagen devant sa devanture et il a mis des tables dedans… Il paye le ticket de résident et il utilise ce stationnement comme une extension de son restaurant. C’est intéressant car c’est bien l’espace privé qui vient gagner sur l’espace public, mais qui vient amener de la qualité, donner de la vie à cet endroit.

Jorge LOPEZ : Dans le quartier du Sentier, des associations ont réussit à fermer les rues tous les week-ends. Du coup les gens sortent avec leurs tables et leurs chaises, ils mettent des filets de badminton, ils jouent. Ils s’approprient tout un quartier.

Bruno YVIN : A Berlin ils ont récupéré un espace au cœur de la ville, une ancienne piste en tarmac, énorme, et ils l’ont ouverte au public, sans rien faire dessus. Les gens se ruent pour faire du jogging, du roller, du vélo, du skate….

Laurent PINON : Dans tout ces cas, finalement, on ne réaménage pas l’espace public, on supprime juste un usage – la voiture – qui mobilisait les trois quart de sa surface. Et c’est là que le mobilier urbain retrouve son rôle de pouvoir « être partout » et s’adapter à différentes situations.

François MONJAL: Mais il faut jamais oublier que ce n’est pas seulement par le mobilier qu’on va lui rendre la qualité à l’espace public. L’espace public c’est un lieu de convivialité, c’est là où on rencontre des filles, on joue à la pétanque, c’est un lieu magique, et plus on va le « normer » plus il sera contraint. Le mobilier urbain peut être aussi un élément de pollution : le parcmètre, les bornes d’appel pour le taxi, les bornes d’appel pour le covoiturage… du coup on pollue l’espace, alors que ce dont on a besoin c’est d’un espace neutre, souple, capable de s’adapter.

http://www.alphaville.fr/

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