Villes sans limites, pour un urbanisme collaboratif

Et si nous inventions ensemble l'espace public de demain ? A travers leurs divers projets : charte d'urbanisme collaboratif, "villes sans limites", les membres de la startup UFO nous rappellent qu'un autre urbanisme est possible.
Article par : Jessica Chekroun


Rencontre avec Alain Renk (architecte/urbaniste), Maud Beau (sociologue) et Cédric Dorgère (architecte), membres de la start-up d’urbanisme collaboratif UFO, créateurs de l’application « Villes sans Limite ».

Jorge Lopez : Est-ce que tu peux présenter « Villes sans Limite » ?

Maud Beau : « Villes sans Limite » est une application qui permet aux citoyens de « mixer » la ville à travers différentes thématiques telles que la mobilité, la nature, la densité, la vie de quartier, la créativité et le digital. «Villes sans limite» est disponible sur smartphones et tablettes connectées pour permettre à l’utilisateur d’être « in situ » et de comparer l’image sur son écran à la réalité concrète d’un lieu. On ne lui demande pas de donner son avis sur un projet, mais de créer sa propre image urbaine à partir de ses sensations, de son imaginaire, de ses envies. L’utilisateur va aussi pouvoir comparer ses choix à ceux des autres utilisateurs de l’application. Il n’est alors plus seulement dans une expérience individuelle, mais peut s’interroger et comparer ses besoins personnels à des autres. «Villes sans limite» donne finalement la possibilité aux citoyens de manipuler, de comprendre et de s’exprimer sur des grandes thématiques urbaines et permet à partir de cette expérience commune de créer une grande conversation sur la ville, où chacun partage ses expériences et ses connaissances.

Aujourd’hui j’ai l’impression que l’espace public parisien est un ensemble d’espaces rigides mis les uns à côté des autres avec des frontières bien délimitées.

Alain Renk : Avec « Villes sans Limite », vous êtes en situation réelle, dans le son de la ville, dans la foule ou dans un lieu désert avec à la main un outil facile à utiliser qui vous permet de produire des images du même niveau que les experts. Si nous proposons ce type d’interface, c’est parce que nous considérons les différentes personnes comme de véritables experts de la qualité de vie urbaine, et évidemment, plus la diversité des personnes est importante, plus le spectre d’analyse est large. Notre métier, là où il parait vraiment fabuleux, ce n’est pas tant dans l’exploration de nouvelles formes, mais plutôt dans la compréhension des nouveaux usages qui vont se faire dans la ville. Mais aussi   en nous demandant, comment donner aux sociétés humaines les moyens de se réaliser pleinement.

Jorge Lopez : Le projet « Villes sans Limite » essaye de réorganiser l’ensemble de l’espace public et privé, mais en partant d’une base qui est que la ville est d’abord publique. Comment « Villes sans Limite » voit donc cet espace public ? Quelles sont ses qualités ? Qu’est-ce qui le rend différent d’un espace vide ?

Cédric Dorgère : Un des objectifs est de montrer que l’espace public est modulable et qu’il appartient à tout le monde. Ce n’est pas juste un espace de circulation et il n’est pas obligatoirement comme on nous le donne. Aujourd’hui on nous dit : « voici l’espace public, vous pouvez faire ceci, vous pouvez faire cela ». Je ne pense pas que l’espace public ce soit ça. Ce n’est pas un endroit ou l’on met des frontières et où des personnes dites « sachantes » nous disent ce qu’on doit ou ne doit pas y faire. Un espace public est un espace qui doit être à tout le monde, dans le respect de tous. Aujourd’hui j’ai l’impression que l’espace public parisien est un ensemble d’espaces rigides mis les uns à côté des autres avec des frontières bien délimitées.

Maud Beau : Il y a deux types d’espaces publics dans « Villes sans Limite ». Il y a un espace physique à partir duquel on propose aux personnes de modeler la ville, puis il y a l’espace des réseaux sociaux et du numérique. Je pense que dans l’un comme dans l’autre ce que l’on propose à l’utilisateur c’est l’opportunité de devenir acteur de la ville. Mais mobiliser les gens en tant qu’acteurs de l’espace public physique est ici finalement rendu possible parce qu’on les sollicite en tant qu’acteur dans l’espace public numérique.

Jorge Lopez : Cela veut dire que « Villes sans Limite » permettrait aux gens de s’approprier l’espace public ?

Alain Renk : C’est exactement ça ! Faire prendre conscience aux gens que cette rue devant soi, cette place qu’on connait bien, rien n’oblige à ce qu’elles soient figées ou qu’au contraire elles se modifient hors de la portée du citoyen. L’espace public est fondamentalement plastique, comme une sculpture. Et en tant que citoyen tu as la capacité de mettre ta marque, ton empreinte. La vraie appropriation commence pour nous au moment où, mentalement, tu te demandes si on ne pourrait pas changer ceci ou cela et que tu commences à échafauder des solutions même si ce n’est pas ton métier. Mais aujourd’hui cet exercice semble réservé à une profession, la mienne (NDLR : architecte/urbaniste), qui n’est pas libre, car elle n’est pas consultée sur les problèmes fondamentaux, elle doit répondre à des questions qui segmentent au lieu de relier. Or justement, cela peut être plus intéressant pour tout le monde, designers et non-designers si la «matière urbaine» commence à s’animer avec des milliers de possibilités complémentaires et contradictoires. Il y a là toutes les conditions pour créer de l’identité, de la différence, du mouvement, bref de la vie. Il me semble que ce n’est pas en pensant à la place des gens qu’on peut réussir l’espace public. Pas dans notre civilisation qui se modifie profondément. Les espaces sont publics quand ce sont les gens qui ont participé à les faire émerger pour qu’ils deviennent «communs», au sens où ils appartiennent à tous. Ce sont donc le résultat d’espaces de négociations. Villes sans limite est un des espaces de négociation possible. C’est exactement sur ce point qu’on va travailler à Rio de Janeiro dans une des plus grandes Favelas. Faire participer les habitants à l’émergence du futur espace public. Seul moyen pour que cet espace survive dans les conditions extrêmes et sans règles de la favela.

Jorge Lopez : Qu’est-ce que vous pensez du risque qu’il existe d’être instrumentalisé ?

Cédric Dorgère : Nos données sont ouvertes, donc il est difficile d’instrumentaliser quelque chose qui est ouvert à tout le monde. Aujourd’hui on s’intéresse aux collectivités territoriales parce que l’interlocuteur principal du territoire à l’heure actuelle ce sont eux, mais en fait, on s’intéresse aussi aux collectifs dans les quartiers. L’idée étant de s’adresser à l’ensemble des citoyens.

Alain Renk : Très concrètement, nous sommes à l’initiative avec d’autres gens au Japon, au Brésil et aux Etats-Unis, d’une charte sur l’urbanisme collaboratif. La charte établit qu’il doit y avoir une transparence totale et immédiate des données. Le citoyen doit pouvoir visualiser non seulement ses propres données, mais aussi celles des autres. Les données sont accessibles en « open data » pour que plusieurs visualisations de ces données existent si des graphistes et / ou des chercheurs veulent bien passer du temps sur le sujet. La liberté d’accès aux données, en même temps que le commanditaire, est fondamentale pour construire la confiance dans l’outil. Sans cette confiance, pas d’appropriation possible, car tu te crois, à tort ou à raison, manipulé.

L’appropriation et la gestion de l’espace public sont des démarches culturelles. 

Jorge Lopez : Aujourd’hui est-ce que l’espace public doit avoir un programme ?

Cédric Dorgère : Ce sont les gens qui doivent donner le programme. Mais pour qu’une ville fonctionne l’espace public doit aussi fonctionner, donc en tant que professionnel je suis dans l’obligation de leur donner un programme cohérent. La question est, jusqu’à quel point ce programme, cette définition de l’espace public est-il imposé ? Jusqu’à quel point il peut changer dans le temps ? Comment reste-t-il modulable et appropriable par les usagers ?

Maud Beau : L’appropriation et la gestion de l’espace public sont des démarches culturelles. Même si tu as des joueurs de football qui se disputent une pelouse, c’est une rencontre. Je pense qu’il y a des rencontres également dans la confrontation. Il ne s’agit pas nécessairement de produire une ville consensuelle, car il y a le risque qu’elle devienne une ville morte. Plus on délimite de façon claire l’espace public et l’espace privé, plus on leur donne des fonctions précises et figées, plus finalement on brise ce qui constitue l’espace public. On déresponsabilise progressivement les gens de cette négociation de l’espace public. On fait tout à la place des citoyens. On s’occupe de tout, on leur dit où ils doivent se rencontrer et comment. Donc finalement les gens ne créent plus d’eux-mêmes l’espace public.

Jorge Lopez : Parfois, on a l’impression qu’ont a voulu régler tous les problèmes et on ne veut surtout pas en avoir d’autres. En Inde par exemple, les gens négocient leurs espaces publics. C’est un espace qui appartient à tout le monde. En France, l’espace public, n’appartient à personne. Le programme de l’espace public est devenu tellement exhaustif que tout ce qui n’est pas autorisé est tacitement interdit.

Alain Renk : Si, dans l’espace public, tu permets aux gens de s’approprier un petit banc par exemple, ils prendront davantage soin de cet espace. Tu n’as pas besoin que ce soit privatisé pour faire ça, tu as seulement besoin d’avoir le droit de t’approprier le lieu, en le customisant par exemple. C’est pour ça que les initiatives comme le « Môbilot » ou des personnes qui vont planter un jardin, sans autorisation, dans un espace public sans saveur, c’est extrêmement important! Cela veut dire, apprenons à collaborer ensemble on régularisera après, si besoin. Pour réfléchir à des choses nouvelles, faisons des essais, expérimentons. Il y a beaucoup de possibilités, mais le pire est de croire qu’on peut penser à la place des autres. Cela ne fonctionne pas, il faut réfléchir autrement, même si cela implique de longues discussions, mais c’est ça qui est intéressant, c’est le processus, et finalement la mise à jour d’espaces de démocratie, aussi bien sociaux que physiques.

 L’espace public, c’est l’espace des possibles.

Cédric Dorgère : Le problème aujourd’hui c’est qu’on est obligé de refaire comprendre aux gens tout ce qu’ils peuvent faire dans l’espace public. Ce qui avant paraissait normal aujourd’hui on est obligé de le réapprendre. L’espace public, c’est l’espace des possibles. Ce qui est dommage c’est qu’on a créé des cadres rigides pour dessiner et gérer l’espace public qu’aujourd’hui on est obligé d’apprendre aux gens à s’en passer, à aller au-delà de ces barrières!

Jorge Lopez : Il y a eu une volonté forte de séparer les fonctions, d’organiser l’espace alors qu’un lieu riche est un lieu polyfonctionnel où tu peux faire plein de choses.

Alain Renk : Le monde de la conception des villes est probablement en train de s’ouvrir à de nouvelles dimensions. La connexion numérique des hommes et la puissance des ordinateurs ouvrent un Nouveau Monde pour l’intelligence collaborative. L’énorme brouhaha des conversations superposées va se transformer en connaissance… tôt ou tard … La clé c’est le traitement de l’information avec ce que cela implique en termes de recherche informatique, en sciences sociales et en sciences politiques. Bien entendu, le défi est de réussir à créer une confiance partagée envers les outils d’intelligence collaborative. Depuis une génération, on a identifié l’énorme gaspillage environnemental et l’épuisement des ressources qui démontrent que notre façon de vivre est insoutenable pour la planète et donc pour les êtres vivants. Mais il y a aussi un gaspillage de la pensée, au moins aussi important, de tout ce que les gens portent en eux avec leurs expériences, leurs envies pour améliorer leurs conditions de vie. Les nouveaux outils de l’urbanisme collaboratif devront collecter et mettre à disposition ces ressources fondamentales pour transformer les territoires urbains et faire exister l’urba-diversité qui respecte la vie sociale comme la bio-diversité respecte la vie de la nature. Ces outils, encore à construire, produiront une nouvelle matière première, une nouvelle ressource cognitive, avec sa capacité à produire des conversations riches et argumentées sur le futur des territoires, c’est une piste sérieuse pour la mutation et les défis des villes plus vivables, plus durables et plus vivantes qu’on veut transmettre à nos enfants. Ce qui tombe vraiment bien, c’est que c’est vraiment agréable et passionnant de plonger dans cette mer d’idées et de quitter l’ancien rivage où les experts décidaient seuls et où le devenir de la ville était confisqué aux habitants.

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