Wikileaks ou l’agence de «sousveillance» du peuple

Entretien avec Jean-Gabriel Ganascia, professeur à Paris VI et et auteur du livre "Voir et pouvoir : qui nous surveille ?", sur la société de sousveillance.
Article par : Mael Inizan


Professeur à Paris VI, expert en intelligence artificielle et en éthique des nouvelles technologies, Jean-Gabriel Ganascia s’interroge sur les bouleversements de l’espace public liés au développement des technologies de l’information et de la communication. Dans son dernier livre, Voir et pouvoir : qui nous surveille ?, il revient sur l’aspiration à la transparence qui se manifeste dans la société contemporaine et invoque la notion de « sousveillance », un concept emprunté à l’américain Steeve Man.

Avec le développement des nouvelles technologies, le contrôle ne vient plus seulement d’en haut. Les nouveaux média offrent à n’importe qui la possibilité d’accéder à l’information et de la diffuser. Les citoyens se rapproprient dès lors une part du pouvoir, en exerçant un pouvoir de surveillance par le bas. À quelques semaines de la troisième fuite massive de Wikileaks, Jean-Gabriel Ganascia revient pour Silicon Maniacs sur les conséquences de cette redistribution des rôles.

En quoi l’affaire Wikileaks illustre ce concept de sousveillance ?

« (…) Julien Assange voulait protéger les individus contre la surveillance et en même temps essayer de détruire les organisations instituées qui jouaient sur cette collecte d’informations de façon systématique (…). [La surveillance] est tout à fait emblématique des sociétés de l’État de droit telles qu’elles se sont instituées à partir de la fin du 18e siècle : il y a une loi et il faut vérifier que tous le monde obéit à cette loi. À chaque étape, une hiérarchie a la possibilité de surveiller les autres. Ce modèle s’est généralisé à toute les institutions : la prison, mais également l’hôpital, l’école l’usine etc. Au contraire, la sousveillance c’est l’idée que l’information va être accessible par tout le monde et donc que les pouvoirs institués vont être soumis au regard. On va surveiller les surveillants. C’est exactement ce que dit Julien Assange (…). »

Quel regard portez-vous sur l’argumentaire de Julien Assange et cette volonté de transparence ?

« Julien Assange part de l’hypothèse intéressante, mais discutable qu’il y a une asymétrie de l’information. D’un côté, on a des individus qui sont soumis au regard de ceux qui ont le pouvoir et, de l’autre, des institutions qui utilisent cette information pour maintenir leur emprise sur les individus (…) C’est une vue de la société qui ne correspond plus à la réalité actuelle. On voit bien aujourd’hui qu’il y a une multitude de pouvoir (…) Julien Assange est lui même tout à fait révélateur de cela. Il constitue une force politique indéniable. Il a réussi à avoir une audience considérable et il se constitue désormais en une force politique. Il prouve par lui-même que le schéma qu’il a indiqué n’est pas tout à fait satisfaisant (…). »

En quoi l’affaire Wikileaks illustre-t-elle ce passage de l’État surveillant à un État surveillé ?

« (…) Nous étions dans une société de bienveillance. Le regard du surveillant était supposé être un regard bienveillant, même si on se rendait compte que dans les dérives et les dégénérescence des régimes qui se sont institués, il pouvait exister de la malveillance. C’est ce que l’on voit par exemple avec Orwell dans 1984 (…). Aujourd’hui, nous sommes dans des sociétés différentes où la bienveillance n’est plus un bon argument. Pour être une vraie démocratie, tout régime politique doit pouvoir faire l’objet de critiques. La malveillance à l’égard du pouvoir central serait désormais une sorte de gage de démocratie. De ce point de vue là, nous sommes dans une logique très différente de celle qui à présidé à la constitution de l’État de droit. »

Comment expliquez-vous ce renversement ?

« (…) Les rôles sociaux était dissymétriques : le médecin et le patient, le maître et l’élève. Dans tout les étages de la société, nous avions les gouvernants et les gouvernés. Aujourd’hui on a tendance à vouloir instituer un espèce de symétrie des rapports. L’interactivité, c’est exactement ça : il y a un équilibre entre l’action et la réaction. On ne va plus simplement avoir un médecin et un patient, mais un soignant et un soigné. Ce dernier pourra éventuellement accéder à la connaissance et discuter avec le soignant de son traitement. Je crois que ça se généralise à tout les échelons de l’édifice social. Ce qui est en train de se jouer est révélateur de ces transformations et de cette difficulté qu’on a à supporter les hiérarchies anciennes. C’est quelque chose de tout à fait profond. La technologie le permet, mais elle aurait pu se développer dans un sens complètement différent et être uniquement une technologie au service d’une organisation sociale parfaitement huilée. Rien ne dit d’ailleurs qu’un jour il n’en ira pas autrement. »

Vers quel type de société allons-nous aujourd’hui ?

« Je crois que les formes de pouvoir vont évoluer. En réalité la démocratie est une forme de pouvoir compliquée puisqu’elle a varié dans le temps. Entre la démocratie grecque et la démocratie représentative, il y a énormément de différences. Je crois qu’aujourd’hui les démocraties sont en train de changer et que les notion de représentation politique et d’État ne sont plus du tout les mêmes. Le lien entre l’État et le territoire n’est plus non plus le même qu’auparavant, puisqu’on peut vivre dans un pays tout en restant attaché à sa culture d’origine pendant des siècles. De ce point de vue là, je pense qu’on va assister à des re-configurations majeures de l’espace politique (…). Le risque est que les anciens réseaux de sociabilité [et de solidarité] liés à la proximité disparaissent. Les communautés sur internet sont des communautés de gens qui ont les mêmes centres d’intérêts. De ce point de vue là, il y a un risque. D’un autre côté, il se peut aussi que l’individu soit aussi beaucoup plus autonome et beaucoup moins soumis à un pouvoir. »

Crédit photo : Nolifebeforecoffee/Flickr

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Pour sortir un article il faudra lui passer sur le corps. Mael ne rigole pas avec la technique journalistique. Son parcours dans le monde impitoyable des médias lui permet d’acquérir une rigueur désarmante. Après avoir fait ses premières armes dans la PQR bretonne, Rue89, LeMonde.fr, Liberation.fr et avoir décroché son premier poste chez Satellinet, Mael fait le choix du frisson en intégrant une rédaction under construction (...)

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