Benoit Thieulin, fondateur de la Netscouade / le Web Mis à Nu #13

Alors que la Netscouade s’apprête à fêter ses 4 ans, son fondateur, est mis à nu par Abeline Majorel pour Silicon Maniacs.
Article par : Abeline Majorel


Photo par la Netscouade.

A 39 ans et en petit veston, Benoit Thieulin est un réformiste c’est-à-dire un insatisfait structurel mais optimiste.  Avant cela, il a rêvé d’être un général d’empire quand il remontait enfant la rue des Martyrs, puis un guerrier antique en récitant du Racine, ensuite un capitaine d’administration en tentant l’ENA.  Finalement, Benoit Thieulin est un entrepreneur citoyen, réaliste mais idéaliste. Il pourrait être un Robespierre de la Révolution Numérique mais se voit plutôt un avenir de passeur, un apôtre plus qu’un parlementaire.

Quand il sera grand, Benoit sera général de l’Empire Numérique.

Benoit, c’est un gamin de Paris, un gamin de Pigalle même, tout un poème. Il vient de ce quartier populaire à l’époque, coincé sous la butte où il déambulait rêveur. C’est peut être de sa mère bibliothécaire qu’il aura hérité de la passion des livres. Alors, il se rêve général du Premier Empire ou révolutionnaire. Joignant deux de ses passions, la littérature et l’histoire, il chevauche rue Condorcet aux côtés d’un de ses auteurs de prédilection, Chateaubriand,  « un matériel de curation de l’époque incroyable écrit dans la plus belle des langues ». Zemmour n’aurait pas dit mieux lui direz vous ? Il vous répondrait qu’il a une théorie sur le sujet. Pour lui, les bons écrivains sont toujours de droite. Un peu définitif comme sentence rétorquerez-vous ? Il la justifie : « Les bons écrivains de droite mettent le style par-dessus tout, pour eux le style fait l’homme. La gauche elle, prend ses racines dans le protestantisme c’est-à-dire dans l’action, cela ne laisse pas la place au fétichisme. Un mec de gauche ne peut pas avoir de combat purement esthétique. » Le mot est lancé : Action. C’est ce qui l’anime :Je suis obsédé par l’action que ce soit l’entreprenariat ou la politique ce qui m’intéresse c’est la capacité à agir. Je suis structurellement insatisfait du monde dans lequel je vis mais je suis optimiste et j’ai la volonté de le transformer, l’améliorer. » Alors, fini les rêves de général d’Empire, place à celui d’être haut fonctionnaire pour faire de la politique.

Après le baccalauréat, il fait une année d’économie « la science des échanges, celle où les grands philosophes ont débuté souvent, comme Marx » puis Science Po. Benoit est comme beaucoup de gros lecteurs, un nostalgique, un timide qui se soigne. Il décide alors de cumuler les grands rôles : étudiant au prestigieux IEP les trois quarts du temps, et 10 heures par semaine Britannicus. Il aime Racine, sa langue et la joue au théâtre. «  Je voulais être comédien, faire le Conservatoire mais il y a une limite d’âge et je me suis planté sur Claudel, que j’adore pourtant comme Céline et Péguy. »

Il n’y a pas que la politique et le théâtre dans la vie : il y a l’informatique aussi.  Depuis son premier ordinateur, un Amstrad en 6eme, Benoit programme. La politique et l’informatique sont confluentes pour lui, elles permettent de communiquer, de toucher les gens.  Il rate l’ENA ce qu’il considère comme une chance. Il part alors à l’étranger, en Asie, en tant qu’ attaché commercial en charge des TICS de l’ambassade de France à Jakarta. Là, il fera sauter ses derniers verrous intellectuels  par la confrontation : « J’ai habité en Asie quelques années dans un grand pays musulman en plein processus de démocratisation. Cela a été très structurant dans ma formation intellectuelle. L’éloignement permet d’avoir une vision des lignes de structuration. Je suis parti français, je suis revenu européen. L’Europe est une utopie, ce n’est pas les USA, l’Europe a une responsabilité liée à son histoire. Elle a dominé le monde, créé une des plus belles choses qu’est la démocratie mais elle a aussi fait la Shoah. Cela lui donne une responsabilité et une vision différente de tous les autres peuples. Mais aucun des états nations  n’est capable de porter ce message fort, ce fond culturel extrêmement fort. »  CQFD. Benoit est réaliste mais idéaliste : un réformiste de l’Empire Numérique né.

Quand le Général  forme son unité

Benoit est un admirateur d’initiatives qui changent le monde. En ce moment, il scrute  The hole in the wall . Mais avant cela, dès 2002, c’est un admirateur de Moveon.org puis de la campagne d’Howard Dean. Sa vie citoyenne et sa vie d’entrepreneur sont inextricablement liées.  « Le véritable premier grand débat se passant sur internet, il a lieu ici en France, c’est celui sur le TCE en 2005. Si l’on observe, Moveon n’empêche pas la guerre en Irak, Dean perd les élections. Mais le Non l’emporte sur le TCE. »  Engagé à gauche, il fera campagne en 2007 aux côtés de Ségolène Royal et pensera pour elle le désormais mythique Désirs d’avenir.  Cette campagne, il l’a pensé avec Terra Nova , profondément numérique, voyant dans internet un levier de transformation de la société, une prise de parole de la société civile. C’est lors de cette dernière que la Netscouade nait. «  Le rapport de la Netscouade à la politique est historique. Il est dans notre ADN puisque nous sommes nés d’une campagne électorale. L’équipe et une partie de ce que l’on a expérimenté provient de la campagne. »

Le nom même de l’agence fut trouvé lors d’un brainstorming alors que tous cherchaient une unité sémantique qui regrouperait la politique, le militaire et la communication.  Voilà donc Benoit à la tête de son unité.  Il recrute ses troupes  sur la base d’un constat : «  J’ai fait travailler des agences de com pendant des années et je n’ai jamais été content du résultat lorsqu’elles abordaient internet. Et ce pour deux raisons : internet est un espace social ( je déteste quand on me dit que je fais de la com, on rate l’essentiel quand on dit cela ) et deuxièmement pour être bon sur internet il faut avoir les mains dans le cambouis. J’ai donc mélangé les deux grandes cultures qui sont à mon avis à l’origine du web : la culture des ingénieurs et la culture des sciences sociales, pour les hybrider. »

Le général a ses troupes mais pour quelle campagne ? Se retirera t-il de la vie politique pour entrer dans la société civile et finir par écrire ses mémoires d’entrepreneur révolutionnaire ? Point du tout.  Entrepreneur est une mission politique d’après Benoit : «  faire de la politique ce n’est pas qu’agir dans le champ politique institutionnel. Faire de la politique cela peut être travailler sur le terrain de la société civile à expérimenter et faire pousser des innovations sociales. » De fait Facebook a bien plus changé le visage de la politique que la plupart des lois votées aujourd’hui. Internet peut être vu comme un immense gisement de transformations sociales qui sont politiques mais qui ne sont pas institutionnalisées.  «  La société civile a avec internet un moyen de s’ériger en acteur, pas simplement en acteur médiatique. Aujourd’hui GreenPeace est à un clic du Figaro ou de TF1, c’est une prise de parole démocratique étendue. » La Netscouade est donc comme son général, cohérente « parce que ça serait trop facile d’être paresseux » et se permet de refuser certains clients, pour rester dans sa ligne.

Mais 95% des clients de l’agence ne sont pas des « politiques » au sens institutionnel du terme. La Netscouade vise plus précisément à aider dans une communication corporate des acteurs comme Renault, Danone ou même des vignerons indépendants. Peuvent ils être gênés par les opinions ouvertement politiques de la Netscouade ? «  Non, ce qu’ils cherchent c’est de la compétence. Et le monde de l’entreprise commence à se rendre compte que les choses ont changées. Aujourd’hui, nous vivons un glissement de la communication pur produit à de la communication corporate qui influe sur le produit pour aller vers une consommation responsable. » Et être responsable, c’est être cohérent, ne pas être en contradiction avec ses engagements. C’est ce que veut Benoit et c’est ce qu’il essaye de transmettre.

Du général au passeur

Lorsqu’il explique à un parterre d’entrepreneurs comment la décision de vote s’est décentrée progressivement des médias institués vers l’espace public numérique, il leur parle autant de la décision d’achat qui subit le même sort que de politique. Il apporte une petite pierre à l’édifice, il évangélise. Il le fait au sein de la Netscouade et non sur un blog parce qu’il a «  un rapport très compliqué à l’écrit, un rapport qualitatif. De plus, tout ce que je raconte est à des degrés divers une prise de position en tant qu’entrepreneur et citoyen. Je fais attention parce que je veux pouvoir évoluer , être en état de gestation et non stabilisé comme le fait l’écrit. » Alors il explique encore pourquoi la révolution numérique est inédite dans l’Histoire : « c’est la révolution industrielle et la révolution Gutenberg réunies ». Il redit que les principaux leviers de transformation proviendront de la société et qu’ils auront besoin de régulation politique. Il exemplifie avec le covoiturage par exemple : « Internet ne crée pas l’usage, il crée l’outillage et la massification. C’est un changement de dimension. Avant pour faire du covoiturage, il fallait investir dans le post it en mettre partout. Cela peinait à se structurer alors que c’était un micro marché. Aujourd’hui, internet fait s’effondrer le coût logistique de ce genre d’initiative et permet à n’importe quel micro marché de se doter d’un outil pour pouvoir se réguler. »

Il continue ce travail auprès des services publics avec notamment la plateforme Beecitiz : «  Cela permet de crowdsourcer l’amélioration des services publics, en faisant de la médiation et du feedback. Cela aide à résoudre plus rapidement les problèmes et donc finalement, par la participation citoyenne, à faire des économies. Il faut développer vers d’autres champs ces qualités qui sont l’adaptation, la personnalisation et la rapidité, donc, développer des plateformes d’entraide directe entre citoyens. »  Il travaille son discours en participant à Terra Nova , prix du Think Tank 2011,  dont la Netscouade a réalisé la plateforme. Là, il s’interroge sur la tension, avec la neutralité par exemple, qu’il voit toujours à l’œuvre et qui est inhérente à la naissance d’internet : «  j ai du mal à penser qu’une technologie est neutre. Internet est une révolution industrielle et culturelle. Une partie de ceux qui l’ont inventé avaient un projet une matrice de pensée, dans laquelle internet s’est formé et qui n’était pas neutre. Cela partait de deux envies : individualiser les informaticiens et diffuser les coopérations entre eux. La révolution numérique permet d’autonomiser les gens, ce qui pousse à l’individualisme démocratique et d’un autre côté leur permettre de coproduire, ce qui rééquilibre par l’aspect communautaire. »

Aujourd’hui, Benoit Thieulin est un passeur.  Il transmet son engouement, ses batailles, ses opinions et son expérience sur un monde en transformation «  en valorisant chez les gens qu’il rencontre, leur capacité à penser par eux-mêmes. ».  Transmettre, voilà peut être l’acte le plus naturel de l’être humain, qui se concrétise en général en faisant des bébés.  Son premier bébé, la Netscouade a grandi, le Général Thieulin peut réfléchir en sage à d’autres manières de transmettre.

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À propos de Abeline Majorel

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Mieux vaut donner le fantasme de ce qu’on est plutôt que la vérité de ce qu’on est pas. En vérité, Abeline Majorel n’est ni rédactrice ni programmeuse, ni ingénieur ni philosophe. Peut être a-t-elle été ancienne secrétaire du SMC, ou peut être pas … Peut être est elle la fondatrice de Chroniquesdelarentréelittéraire.com et sa community manager et consultante spécialisée dans l’édition ou … journaliste spécialiste de l’interview intime. Peut être est elle Mireille Dumas ou peut être est elle la fille spirituelle de Jeff Bezos … ou peut être rien de tout cela. Elle met pour nous le web à nu mais elle surement pas ! Retrouvez également Abeline sur Twitter : @AbelineM

2 Responses to “Benoit Thieulin, fondateur de la Netscouade / le Web Mis à Nu #13” Subscribe

  1. Blade 27/09/2011 at 13:31 #

    Article très drôle ! Ne pas oublier cependant que les idées de Thieulin découlent d’un ego surdimensionné qui l’entraine sur des chemins aussi limites que sinueux !

  2. Abeline 28/09/2011 at 10:16 #

    Merci d avoir noté mon sens de l humour, je note votre sens de la mesure. Surdimensionné ? Je n ai pas mesuré mais je suis à peu près certaine qu’il ne bat pas les records de personal branding que beaucoup, moins constructifs et moins entreprenants sur le web, éclatent régulièrement. Les chemins, je ne sais pas chez vous, mais en terme de promenade sont toujours sinueux, sinon c est l autoroute et on s’ennuie. Bref, soit vous jetez la pierre sur le chemin sinueux de ce portrait en argumentant, soit je considèrerai que c est du trollisme d autoroute.

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