Internet ou le « mythe démocratique »

Entretien avec Alban Martin, maître de conférence associé au Celsa-Paris IV Sorbonne et auteur de Egocratie et démocratie : la nécessité de nouvelles technologies politiques.
Article par : Mael Inizan


En publiant des centaines de milliers de documents classés confidentiels, le site Wikileaks se positionne comme le nouvel acteur de la transparence. Pour son porte-parole, Julien Assange, ces fuites massives doivent permettre de contrôler les institutions. L’accès des citoyens aux données permettrait alors de garantir le fonctionnement démocratique de la société. Retour avec Alban Martin, auteur de Egocratie et démocratie : la nécessité de nouvelles technologies politiques, sur les relations qu’entretient internet avec la démocratie.

Internet, un nouvel espace public pour les citoyens

De part son architecture internet a naturellement été associé aux idées de démocratie, d’égalité et de liberté. La structure horizontale du réseau marque une rupture avec l’organisation verticale de l’espace public traditionnel. Cette vision technique de l’outil internet a nourrit un imaginaire, une mythologie, selon laquelle il n’y a théoriquement plus aucune hiérarchie, ni d’intermédiaires. Les citoyens seraient désormais sur pied d’égalité. Ils reçoivent les informations, mais sont également des émetteurs. Tous le monde a accès à la parole et peut être entendu.

« Historiquement, l’espace public était constitué par des médias traditionnels qui choisissaient qui avait le droit de prendre la parole. Les journalistes jouaient le rôle de filtre et accordaient la parole à des représentants ou à des personnes qui avaient une opinion généralisante (…). Dans l’espace public numérique, vous avez des forums, des outils participatifs comme Twitter, des blogs… Il n’y a plus de filtre à l’entrée », explique Alban Martin.

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Le mirage de la démocratie directe sur internet

Twitter est l’exemple parfait de cette prétendue révolution démocratique. N’importe qui a la possibilité de se créer un compte. L’outil accorde à l’homme politique, au journaliste, au chef d’entreprise ou au citoyen ordinaire la même visibilité, sans aucune distinction. Les réseaux sociaux offrent une caisse de résonance qui permet aux opinions personnelles d’accéder au statut d’opinion publique. Cependant, pour Alban Martin, Twitter et les réseaux sociaux ne sont finalement pas plus démocratiques que les médias traditionnels : “On embarque beaucoup d’imaginaire sur internet. Dans les faits il existe une différence culturelle, un bagage historique qui suit les individus dans le monde numérique. La manière de parler, de s’exprimer fait qu’un homme politique ne sera jamais au même niveau qu’un citoyen lambda.” On retrouve en effet dans l’espace publique numérique les mêmes discriminations et les mêmes segmentations que dans l’espace public traditionnel.

Alban Martin prend notamment les exemples des comptes Twitter de Nathalie Kosciusko-Morizet (@nk_m), ministre de l’écologie et ancienne secrétaire d’État au numérique, et du député UMP Yannick Favennec (@yfavennec). Si Twitter est censé “réenchanter le lien entre représentants et représentés”, NKM ne “suit’ pour l’essentiel que des journalistes, des hommes politique et des “gens du sérail”. De la même manière, une étude de l’activité de Yannick Favennec sur le site de microblogging, montre qu’entre les mois de mars et juillet 2010, la majorité de ses messages ont été adressés à des individus qui ont déjà accès à la parole dans l’espace public traditionnel.

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Un modèle de collaboration

Comment utiliser les nouvelles technologies pour impliquer les citoyens dans le processus démocratique ? “Il ne s’agit pas de substituer une minorité active sur internet aux représentants”, analyse Alban Martin. Si internet ne permet pas la représentativité, les internautes peuvent néanmoins intervenir pour compléter l’expertises des représentants.

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“Quand les outils sont pensés dans un schéma d’amélioration de la représentativité et pas dans une schéma de substitution à la démocratie indirecte, cela fonctionne beaucoup mieux”, poursuit Alban Martin. Plusieurs outils sont déjà nés d’initiatives citoyennes, à l’image de Tweet Your Member Of European Parliament (TweetYourMEP.ue). Lancé par le site Touteleurope.eu en septembre dernier, il permet de retrouver le compte Twitter de son représentant pour directement l’interpeller en 140 signes. Mais le maître de conférence du Celsa note que ce canal d’alerte est une sorte de lobbying personnel, qui risque de ne représenter qu’un intêret individuel, parfois bien loin des préoccupations de bien commun. “Le citoyen lambda n’est pas suivi sur Twitter, il n’est d’ailleurs peut-être pas sur Twitter (…) Il manque un canal remontant officiel qui aurait vocation à faire remonter les pétitions de signaux faibles”, explique Alban Martin. Les pouvoirs publics intègrent progressivement des outils participatifs à leur arsenal démocratique, même si les initiatives restent encore timides. Le cabinet du premier ministre anglais s’est par exemple engagé à étudier et à répondre aux pétitions en ligne déposées sur son site et qui atteignent au moins 10 000 signatures. Un modèle également adopté au niveau local par la mairie de Paris, qui a de son côté fixé le seuil de 54 000 adhésions, soit 3 % des Parisiens majeurs.

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Pour Alban Martin, l’enjeu démocratique sur le web se situe notamment au niveau de l’accès à l’information publiques C’est justement la libération des données qui peut permettre aux citoyens de s’impliquer, de comprendre et de s’approprier la démocratie. Il faut, selon lui, développer des applications et des services qui les rendent plus accessibles. C’est notamment l’action entamée par le collectif Regards Citoyens avec par exemple l’étude du lobbying au Parlement ou NosDéputés.fr, un observatoire de l’activité des députés à l’Assemblée Nationale.

“On revient à des notions fondamentales de la démocratie et de la république qui peuvent nous aider à nous sentir libres entre deux élections. Si on voit ce qui se passe, on peut influer à un moment ou à un autre”, conclut Alban Martin.

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Par Mael Inizan et Jessica Chekroun

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Pour sortir un article il faudra lui passer sur le corps. Mael ne rigole pas avec la technique journalistique. Son parcours dans le monde impitoyable des médias lui permet d’acquérir une rigueur désarmante. Après avoir fait ses premières armes dans la PQR bretonne, Rue89, LeMonde.fr, Liberation.fr et avoir décroché son premier poste chez Satellinet, Mael fait le choix du frisson en intégrant une rédaction under construction (...)

One Response to “Internet ou le « mythe démocratique »” Subscribe

  1. chaby 22/03/2011 at 23:25 #

    très intéressant. il faudrait étudier de près les mécanismes de reproduction sociale touchant à la toile… cela ferait un travail passionnant

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