Député, un travail enfin visible ?

Pour rendre compte de son activité politique, une députée sortante s'appuie sur les données collectées par le collectif Regards Citoyens. Pourquoi ce gout soudain pour les chiffres ?
Article par : Sylvain Parasie


Il y quelques semaines, j’ai reçu un tract dans ma boîte aux lettres. C’était celui de Danièle Hoffman-Rispal, députée socialiste des 11e et 20e arrondissements de Paris, qui sollicitait mon vote à l’occasion des élections législatives de juin prochain. Un détail du document a immédiatement retenu mon attention : en bas à droite se trouvait un encadré présentant les chiffres du mandat qu’elle termine. En cinq ans à l’Assemblée Nationale, la députée est intervenue à 6 364 reprises – dont 6 231 fois dans l’hémicycle –, déposé 2 314 amendements et posé 11 questions au gouvernement.

On ne s’étonne pas de savoir que, lors de la dernière demi-finale de ligue des champions perdue par le FC Barcelone, Lionel Messi a été le plus mauvais passeur de son équipe avec seulement 75 % de passes réussies. Mais il est beaucoup plus rare non seulement qu’une telle mise en chiffres concerne le travail d’un responsable politique, mais surtout que cette quantification soit directement utilisée par un parlementaire pour rendre compte de sa propre activité. Lorsqu’il y a trois ans, l’association Regards citoyens lançait le site NosDéputés.fr, diffusant les données de l’activité de chaque député sur lesquelles s’appuie Danielle Hoffman-Rispal dans son tract, ils ont subi les vives critiques du président de l’Assemblée qui voyait là une manifestation antiparlementaire. Comment donc expliquer que certains députés, à l’image de Danielle Hoffman-Rispal, s’approprient aujourd’hui cette forme de quantification de leur activité au point d’y puiser leurs arguments de campagne ?

 En offrant une mesure de l’activité des députés, cet instrument constitue ce que le sociologue Laurent thévenot a proposé d’appeler un « investissement de forme ». Par ce terme, il désigne un ensemble de procédures et d’outils techniques permettant de rapprocher des réalités différentes qui se produisent dans des situations diverses. Par exemple, le codage statistique communément effectué dans le football permet de mettre en équivalence des performances d’individus différents alors même que celles-ci ont été réalisées au cours de matchs différents, avec des gestes variés et dans des contextes très spécifiques.

 Afin de saisir les spécificités de ces investissements, Laurent Thévenot prend l’exemple de la mise en place du taylorisme dans le monde industriel au début du 20e siècle. Il explique que la notion de « tâche » a constitué à cette époque une forme centrale de la réorganisation du travail. Dès lors qu’on imposait à l’ouvrier de remplir un certain nombre de tâches dans la journée, on faisait en sorte que son travail soit séparé des traits spécifiques de cet individu. Sa réputation, son tour de main, son tempérament, tous ces éléments devenaient alors beaucoup moins pertinents dans la vie quotidienne de l’usine. Tout ce qui ne constituait pas une tâche – pouvant être mesurée, inscrite et comptée – était alors considéré comme une « flânerie » inutile. Dès lors, explique Laurent Thévenot, l’investissement dans cette forme spécifique visait à concurrencer les autres formes d’équivalence entre les ouvriers, et tout particulièrement celles qui étaient défendues par les syndicats.

Pour un député, bien faire son travail peut signifier des choses bien différentes. Il peut s’agir s’exprimer sa fidélité au parti, en votant et en soumettant des amendements qui servent sa formation politique. Ou bien il peut s’agir d’être connu par le grand public, en mobilisant les médias autour de ses propres activités – qui n’ont alors pas besoin de se tenir à l’intérieur du palais Bourbon. Ou encore il peut s’agir de rester dans sa circonscription, afin d’entretenir ses réseaux locaux. Or, en diffusant plusieurs indicateurs de l’activité de chaque député – ses absences, ses interventions, ses amendements, etc. –, le site NosDéputés.fr a investi dans une nouvelle « forme » dont le propre est de rompre avec ces évaluations concurrentes de l’activité parlementaire. Considéré sous cet angle, le travail d’un député se matérialise dans un ensemble circonscrit d’activités qui ont lieu dans les limites physiques de l’Assemblée. Cet instrument rend visible des activités jusque-là invisibles – être présent dans l’hémicycle alors qu’aucune caméra ni aucun journaliste ne sont présents – en même temps qu’il exclut d’autres activités – parler à un journaliste, entretenir ses réseaux locaux, etc.

Peu connue du grand public, Danielle Hoffman-Rispal ne sera jamais une aussi bonne « cliente » que Nadine Morano pour les médias. Très engagée au Parlement, cette femme à la trajectoire sociale originale a récemment dû résister contre le parachutage de Cécile Duflot dans le cadre d’un accord entre Europe-Ecologie et le Parti socialiste. On comprend donc qu’un tel « investissement de forme » lui permette, en rendant visible ses nombreuses activités au sein de l’Assemblée, de concurrencer les évaluations concurrentes du métier de député. Cela n’a pas totalement fonctionné, puisqu’elle se présente aujourd’hui en tant que suppléante de la ministre Cécile Duflot. Mais au moment où de nombreuses voix réclament un renforcement du Parlement, l’apparition de ces formes et leur appropriation par certains députés est assurément une bonne nouvelle !

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À propos de Sylvain Parasie

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Sociologue, maître de conférence à l’Université Paris-Est et chercheur au laboratoire techniques, territoires et société (Latts), Sylvain travaille sur les implications sociales et politiques associées à l’usage des nouvelles technologies dans le monde des médias et de la communication. Il étudie particulièrement la manière dont les organisations de presse et leurs publics s'approprient les technologies en ligne, en France et aux Etats-Unis.

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