Deus Ex Human Revolution : un jeu transhumaniste ?

L’Association Française Transhumaniste se donne pour but de débattre des nouvelles technologies et de leur impact sur la vie : allongement de la durée de vie, interface cyborg, intelligence artificielle… Parce que la réflexion Transhumaniste questionne ce que sera l’homme de demain, ils vous livreront deux fois par mois une chronique sur l’actualité.
Article par : Association Française Transhumaniste : Technoprog!


Longue attente, campagne de communication inventive et visuels accrocheurs, le jeu Deus Ex: Human Revolution avait tout pour faire parler de lui. Deuxième suite du légendaire Deus Ex, le cultissime jeu du game-designer Warren Spector, ce FPS avait la lourde tâche de relever le niveau après une suite qui avait déçu les fans. Pour autant, il ne s’agissait pas à proprement parler d’une suite : si le premier Deus Ex avait lieu en 2050, dans un future lointain où les cyborgs sont devenus presque banals, le Studio Eidos Montreal a choisi de faire de ce nouveau jeu une préquelle. Choix judicieux qui lui permet de placer l’action en 2027, soit 23 ans plus tôt, en plein débat sur la transformation de l’être humain en machine.

Un pari osé qui n’a pas manqué d’attirer l’attention de nos contributeurs de l’Association Française Transhumaniste: Technoprog! C’est Kusanageek, membre de l’AFT depuis 2011 qui prend la plume pour en parler. Gamer invétéré, il a découvert le transhumanisme en 2009 au cours de ses nombreuses explorations dans les territoires du postcyberpunk et de la hard-sf. Et pour lui, Deus Ex, c’est du sérieux.

Dans le monde de Deus Ex

- Sympa tes augmentations, Tai Yong Medical ?

C’est le genre de question qu’on me pose souvent à Hengsha, près de Shangai, une ville qui a deux étages. Les gens ici semblent être plutôt ouverts aux prothèses cybernétiques, même si on y voit certaines injustices comme ces prostituées qui sont forcées par leurs patrons à s’augmenter pour rapporter plus d’argent. L’argent, ça doit être la principale raison pour laquelle l’ambiance n’est pas la même à Détroit, où je travaille pour le compte de Sarif Industries. Mon entreprise a relevé Détroit des cendres de l’industrie automobile grâce au marché très lucratif des membres artificiels. Pourtant les exclus sont légions : je ne peux pas me promener dans la rue sans être insulté par ceux qui ont perdu leur travail à cause de la compétitivité d’augmentés comme moi.

Et encore, ce n’est rien comparé au Purity First, un groupe terroriste “pro-humain” qui n’hésite pas à faire sauter toutes les boutiques Amplib du pays. Et de l’Humanity Front, ce mouvement politique que je soupçonne d’aider ces terroristes.

Vous l’aurez compris, Deus Ex: Human Revolution (DX:HR pour les intimes) a pour thème central l’augmentation humaine. Sous ce nom étrange se cache la tentative de dépasser temporairement ou de manière permanente les limitations actuelles du corps humains par des moyens artificiels. Cela recouvre des technologies spécifiques comme l’utilisation de prothèse, de  cyber-augmentations, de modifications génétiques et même, pourquoi pas, des nano-technologies.

Cette préoccupation est au coeur des sujets qui intéressent le courant Transhumaniste. C’est ce qui mène David Anfossi, producteur chez Eidos Montreal à l’oeuvre sur Deus Ex:Human Revolution, à faire un brillant rapprochement avec la Renaissance dans cette interview sur Gamers.frLa Renaissance c’est une période où l’être humain s’est dit : “bah on va ne pas laisser le monsieur là-haut tout contrôler, on est peut-être capable de se gérer un peu nous-mêmes et essayer de comprendre comment on fonctionne, donc on sera moins dépendant de facteurs externes”. Ça a commencé à ce moment-là et ça a abouti en 2027 dans le sens où l’on n’a plus rien à apprendre sur le corps humain. Tout ce qu’on peut faire c’est prendre le contrôle de ça et le gérer nous-mêmes. Donc c’est ça le transhumanisme, c’est associer la science et la nature humaine, les mettre ensemble pour améliorer nos conditions de vie et la contrôler, ne plus être dépendant des facteurs externes.

Mais la question, si l’on se place du point de vue l’Association Française Transhumaniste: Technoprog, était de savoir si les scénaristes auraient pris position sur le sujet… En effet, certains transhumanistes craignaient que ce jeu ne soit qu’une autre itération d’une vision pessimiste du futur, une nouvelle dystopie dans une époque qui, décidément, aime bien se faire peur. Pourtant, bien que l’avenir dépeint soit sombre, cette prise de position pour ou contre l’augmentation humaine est laissée à la discrétion du joueur. Et c’est ce qui fait tout l’intéret du jeu.

Vivre le débat sur le Transhumanisme

DX:HR ne se contente donc pas de nous donner un scénario pré-mâché et de nous livrer un message : conformément à l’esprit de la série, vos choix influeront le cours des évènements et il n’y aura pas de mauvaise décision (bien que l’on puisse en regretter certaines). Et cela est vrai jusqu’à la toute fin du jeu, où vous serez probablement amené à prendre position une bonne fois pour toute.

Avant cela, vous aurez l’occasion de voir du monde, et surtout deux villes : Détroit et Hengsha, les deux faces d’un monde en pleine mutation technologique et sociétale. En les visitant vous aurez également l’occasion de voir cette dichotomie à l’oeuvre jusque dans les discussions des citoyens au gré de vos pérégrinations. Certains seront béats devant les technologies d’augmentation, d’autres seront farouchement opposés à cette violation de la “machine divine qu’est l’Homme”. D’autres encore seront complètement perdus devant tant de changements…

Bien sûr tout le jeu ne se résume pas à un “pour ou contre le transhumanisme”, car vous aurez largement l’occasion de voir à quel point chaque camp a ses côtés sombres, et que plus vous en saurez plus il sera délicat d’avoir un avis tranché sur la question.

Comment réagiriez-vous si vous appreniez que votre entreprise vous ment sur certaines choses ? Comment réagiriez-vous si vous appreniez à quel point on peut utiliser la foi religieuse et le désespoir des gens à des fins politiques ? Seriez-vous aussi confiant la prochaine fois qu’on vous proposera un implant dont les spécifications sont obscures ? Seriez-vous aussi compréhensif la prochaine fois qu’un bioconservateur en appelera à votre clémence ?

Un message délivré malgré tout

À l’image de l’excellent Google Démocratie de Laurent Alexandre et David Angevin, on peut interpréter toute cette histoire comme un appel à un débat sans détour et authentiquement démocratique sur les technologies d’augmentation humaine. Un appel au compromis éclairé, faute de quoi les coups bas entre les transhumanistes et les bioconservateurs pourraient atteindre une dimension dramatique, aussi défendable que soit l’une ou l’autre des positions.

On peut aussi le voir comme un avertissement contre la centralisation de ce genre de technologie entre les mains de monopoles, capables d’imposer leur vision du futur jusque dans nos corps. Car Adam Jensen, le personnage principal de DX:HR, est plus encore que l’archétype du transhumain qui se recherche : il est aussi le reflet de notre recherche permanente de contrôle sur notre destinée. Ayant été augmenté contre son gré après une attaque surprise par des cyborgs, Adam (dont le prénom est chargé de signification) ne cessera jamais de chercher à recoller les morceaux dans sa quête de vérité et de sens.

En lui-même, le jeu a ses défauts (technique dépassée, quelques éléments de gameplay discutables) et le scénario n’est pas toujours pleinement convainquant (notamment à la toute fin où certains pourraient être déçus par l’enchaînement des évènements). Mais s’il a un mérite, c’est celui d’être le premier à poser le débat du transhumanisme à un tel niveau de mâturité. Il ne s’agit pas seulement de choisir ses augmentations, de contempler Icarus qui brûle ses ailes ou le docteur Frankenstein qui n’assume pas sa création. Il s’agit de prendre la mesure du débat qui nous attend dans un futur proche.

Vu le succès du jeu, on a pas fini d’entendre parler du transhumanisme dans les jeux vidéo. Espérons que cette tendance se confirme dans les créations culturelles qui nous attendent.

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A ne pas rater ce week-end :

Le 2 octobre à la Cantine, ne ratez pas le Paradigm Shift, un évènement organisé avec le soutien de l’Association Française Transhumaniste, en présence de Rémi Sussan et Benjamin Bayart. Inscrivez-vous ici.

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