L’usage des TIC par des publics en difficulté sociale

Comment les personnes en difficultés utilisent-ils les TIC ? Sont-ils des outils pertinents pour les travailleurs sociaux ? A travers le retour sur une journée d’étude qui s’est tenue à Rennes, Pierre Avril ouvre des pistes de réflexion.
Article par : Pierre Avril


Photo par Amaury Henderick

J’ai participé, en tant qu’intervenant, à la rencontre professionnelle ayant eu lieu le vendredi 4 novembre à la MJC Antipode de Rennes dans le cadre de la manifestation « Avatars & cie » ayant pour thème les usages des TIC par les animateurs socioculturels et les travailleurs sociaux. Marianne Trainoir, doctorante en sciences de l’éducation à l’université de Rennes 2 travaillant sur les publics « en errance » était également présente. La matinée était animée par Richard De Logu, directeur de l’association BUG (à l’origine de la manifestation).

 De la nécessité d’un éducateur numérique

Pour débuter, revenons sur quelques chiffres présentés par Richard de Logu, directeur de l’association BUG, sur les usages d’internet par les jeunes en France, issus de l’étude de l’IFOP : observatoire des réseaux sociaux.

Si le taux de connexion chez les jeunes est toujours plus élevé (94%) au niveau national, la donnée qui peut porter à inquiétudes provient du caractère solitaire de cette pratique (ils sont 60% à être seuls pour se connecter). La culture est à l’honneur, puisque 92% du temps passé sur internet est dédié à regarder des vidéos et 91 % à écouter de la musique. En ce qui concerne l’utilisation des réseaux sociaux, les lycéens en sont de grands utilisateurs, 86% d’entre eux déclarent posséder un compte Facebook (contre 43% en moyenne). Face à ces statistiques, il est intéressant d’apposer les observations des professionnels. Les constats pouvant être que les jeunes, catégorisés en génération Y (nés au début des années 90) et Z (les ados actuels), autrement nommés « web natives » ne se posent plus la question de la pertinence voire même de l’existence d’internet, qu’ils ont totalement intégré dans leur quotidien. Richard et moi-même avons rappelé que les autres catégories de population étaient également de plus en plus présentes et « agiles » sur le web. Si les usages demeurent assurément distincts, la dichotomie quantitative est de moins en moins d’actualité. J’ai cité pour exemple les chiffres produits par le groupement d’intérêt scientifique « M@rsouin » pour la Bretagne, sur le taux d’équipement des bretons en matière de TIC. Il y est démontré que les séniors s’équipent de plus en plus. Dans l’ensemble, les professionnels se montrent plutôt convaincus de la pertinence de l’utilisation d’internet dans l’animation ou dans l’éducation spécialisée, tout en s’inquiétant des risques liés à ces usages chez les jeunes (addictions, comportements à risques, décrochage du réel). L’intérêt d’un accompagnement par les adultes parents comme professionnels de l’animation et de l’éducation est donc évident : le concept d’éducateur numérique cher au psychanalyste Yann Leroux prend ici tout son sens.

De l’usage des TIC auprès des jeunes en grande difficulté

L’an dernier, j’ai réalisé un travail au sein du service de prévention spécialisée « Le Relais » à Rennes (Educateurs de rue intervenant auprès de jeunes en grandes difficultés sociales, parfois même en errance), à savoir étudier les usages des TIC des professionnels, de leurs partenaires et, surtout, des jeunes qu’ils accompagnent. Ce travail est parti d’un constat de terrain que m’a confié M. Bacquet, le directeur du Relais, me faisant part du fait que les éducateurs constataient une désertion des espaces publics de la part de certains jeunes traditionnellement accompagnés par les éducateurs de rue en pieds d’immeuble ou dans leurs lieux de regroupement. Comme raison invoquée, la principale à émerger était « un repli sur la sphère privée » de la part de ces jeunes, de plus en plus utilisateurs de TIC (jeux vidéos, internet..) et, hypothèse, transférant leurs contacts sociaux via les réseaux émergents comme Facebook et autres. Mon travail a alors consisté à échanger avec les professionnels sur leur vision actuelle des TIC et de leur impact sur le monde et sur les jeunes qu’ils accompagnent, avec en fond l’idée que l’utilisation des TIC dans la relation éducative (inexistante jusque là) pouvait être le sujet d’une expérimentation.

J’ai rencontré trois catégories de professionnels : la première composée de technophobes virulents pour lesquels internet représente un danger pour les jeunes qui l’utilisent et pour le travail spécifique de la prévention spécialisée (sous entendu : un éducateur devant un ordinateur n’est plus ni dans la rue ni dans la relation humaine réelle) ; la deuxième étant celle d’internautes avertis, convaincus qu’il fallait faire entrer leur métier dans le 2.0 (et ainsi rejoindre les éducateurs numériques de Yann Leroux) et forts d’expériences intéressantes, et enfin une dernière catégorie : les partisans des usages raisonnés du web, sans passion, conscients que les jeunes y sont, et que donc il faut y être. Reste à réfléchir au comment, au quand, et au pourquoi.

Ce groupe hétérogène a permis de créer un groupe de travail, composé des membres les plus motivés, pour réfléchir à tout cela et qui se répartit dans les trois groupes. J’ai rencontré des partenaires (MJC, Maisons de quartier, services de prévention déjà « connectés » sur ST Malo ou Fougères (35) et ces échanges sont venus étayer ma démarche autant que les lectures de Serge Tisseron, Antonio Casilli ou Dominique Cardon, et la collaboration active de l’association BUG et de personnes ressources au sein de l’université de Rennes 2 où je suis étudiant.

Les rencontres/échanges avec 25 jeunes de Rennes accompagnés par les éducateurs du Relais (allant des jeunes de quartiers au public errant au centre ville) ont fait émerger quelques points essentiels :

  •  Ils ne questionnent plus Internet. Pour eux (ils avaient entre 11 et 30 ans) c’est là et cela existe
  • ils et elles ne sont pas naifs. Ils connaissent bien les dangers du web et des réseaux sociaux en particulier
  • les filles sont beaucoup plus partisanes de l’utilisation des TIC pour communiquer avec les éducateurs que les garçons
  • Contrairement à ce que je croyais, certains sdf et marginaux possèdent des ordinateurs portables et des téléphones. Les ordinateurs sont utilisés chez Mac do pour profiter du wi-fi et rester connecter avec le monde.

Enfin, suite à cette étude, j’ai pu faire quelques préconisations (Permanences numériques Educateurs/jeunes ; expérimentations autour de Facebook ; développement de projets partenariaux autour des TIC). Pour en savoir plus.

L’usage des TIC pour vaincre l’exclusion sociale

Marianne Trainoir, jeune chercheuse en sciences de l’éducation à l’université de Rennes 2, s’est penchée sur la question des publics errants, sdf ou marginaux du centre ville de Rennes. Au travers d’un travail de terrain (recherche-action) elle a pu rencontrer un certain nombre de ces personnes, échanger avec eux et leur proposer un travail autour d’un atelier de morphing en leur demandant de mélanger leur photo avec quelqu’un qui leur soit cher, afin de faire connaissance. La plupart ont choisi leurs chiens, qui représentent pour eux bien souvent ce qui leur reste de famille. Marianne, en échangeant avec les publics et des éducateurs travaillant avec eux a constaté un besoin pour eux de rester intégrés dans la société en arborant des téléphones portables factices. Apparaît ici le paradoxe de personnes en marge, certains disant l’avoir choisi, mais souhaitant tout de même garder des apparences de normalité aux travers de la possession d’objets technologiques, fussent-ils factices. Vous pouvez lire les travaux de Marianne en ligne, et les enseignements qu’elle en a tirés en articulation avec des travaux théoriques,  ou encore dans l’ouvrage de Pascal Plantard « pour en finir avec la fracture numérique » aux éditions FYP auquel elle a participé.

 Enfin, Richard De Logu nous a parlé du travail que BUG a effectué en milieu carcéral pour réfléchir à l’accès des prisonniers aux TIC, quand on sait que la plupart du temps l’accès wi-fi n’existe même pas dans les prisons. Ils ont quand même réussi à produire des outils de communication, comme un journal. Cette expérience nous démontre s’il le fallait les besoins existant en matière d’accompagnement aux usages des TIC dans ce secteur, comme dans celui de la santé mentale.

Et après ?

Pour clôturer la matinée, nous nous sommes réunis en ateliers pour réfléchir à des solutions concrètes. Le manque de temps restant a compliqué un peu les choses, ce qui nous amène à l’idée qu’il faudra nous revoir pour travailler sur cet aspect pratique : quelles activités mettre en place pour les professionnels et les publics ?

Une expérience riche, des échanges nourris et constructifs avec les professionnels, c’est ce qu’on peut retenir de cette rencontre, avec quelques grands chantiers à l’horizon : la formation des travailleurs sociaux aux usages des TIC, le besoin de coordination jeunes/parents/éducateurs sur ces usages, et la nécessité pour tous d’instaurer une pratique de veille sur ces usages afin de rester connecté avec ce qui se passe sur la toile.

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Twitter : @PierreAVRIL_35 Aprés avoir été éducateur spécialisé (éducateur de rue en région PACA ), Pierre a repris des études depuis l'année dernière à l'Université de Rennes 2, une branche des sciences humaines autour de l'usage des TIC ( USETIC/TEF). Il est passionné par les TIC et le futur en général ( robotique, posthumanité, science-fiction ) depuis toujours.

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