Pourquoi la théorie du genre effraie-t-elle encore?

Anouar El Hajjami, membre de l'Association transhumaniste Française, nous donne son point de vue et ouvre le débat.
Article par : Association Française Transhumaniste : Technoprog!


La rentrée des classes en France a été particulièrement médiatisée cette année, notamment à cause de la hausse des effectifs scolaires. Mais avant même que les suppressions de postes et leurs conséquences n’eurent atteint les médias nationaux, une toute autre polémique, concernant le contenu des nouveaux programmes de SVT, avait déjà occupé le paysage médiatique et crée un débat sociétal assez peu commun.

Les prémices de la polémique remontent au début de l’été dernier, quand Christine Boutin publie une lettre ouverte, dans laquelle elle s’insurge contre l’intégration de la théorie du genre dans les nouveaux manuels de SVT, pour les classes de Première ES et L.

Quelques mois plus tard, ce sont 80 députés UMP et 113 sénateurs qui demandent à Luc Chatel, le retrait des chapitres en question.

Polémique autour des Gender studies

La théorie du genre est un concept qui s’inscrit dans le mouvement de pensée relativiste qui a connu un grand succès depuis les années 1950 en Europe et en Amérique du Nord.

Aux références absolues et transcendantes se sont substituées des « vérités relatives » à chaque individu, dans un contexte social et culturel donné. Le courant des gender studies n’est que le prolongement de ce relativisme postmoderne et n’est donc pas une invention en soi, mais plutôt une application d’une pensée largement acceptée dans les sociétés occidentales, aux champs qui ont pour objet d’étude la sexualité et le genre.

On peut donc légitimement se demander pour quelles raisons une théorie relativiste dont l’étude et l’enseignement connaissent un franc succès depuis au moins 30 ans [1],  a provoqué un tollé d’indignation aussi brutal, dans une société où le relativisme est, a priori, reconnu comme valeur commune.

La théorie du genre, expliquée en des termes simples, fait une distinction claire entre le biologique et le culturel. Naître biologiquement « femelle » ne signifie pas forcément être (ou plutôt, devenir) culturellement « femme» et vice versa. Les représentations de genre sont donc considérées comme des constructions culturelles et peuvent, de ce fait, évoluer voire être complètement remises en question, par l’individu, à tout moment de son développement identitaire personnel.

Ce que cette théorie apporte concrètement dans un cadre purement scolaire (et c’est l’argument défendu par ses approbateurs) c’est la déculpabilisation des individus (les jeunes, en l’occurrence) qui ne se retrouvent pas dans les constructions de genre pré-existants (masculin/féminin), ce qui leur permets de construire une identité sexuelle qui leur est propre sans passer pour des « déviants » ou des « anormaux ».

Il est tout aussi intéressant de se pencher sur ce qui inquiète les détracteurs de cette théorie. Officiellement, ce rejet serait lié à la « non-scientificité » de l’hypothèse: en d’autres termes, un enseignement qui touche plus aux sciences humaines qu’à la SVT, n’aurait pas sa place dans un ouvrage de science dite  « exacte ». 

Il serait toutefois illusoire de penser qu’il s’agit uniquement d’un souci d’objectivité et de transparence scientifique. Pour comprendre cette « panique-angoisse » que certains individus peuvent éprouver face au changement des représentations et des systèmes de valeurs, il est indispensable d’avoir un aperçu du changement social sur un large laps de temps.

 Quand la rétroaction devient “retour de bâton”

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Dans la société traditionnelle, il y a peu ou pas de choix personnels, on parle alors de fort contrôle social : l’individu se conforme à une identité et à un modèle que la société lui assigne de manière autoritaire et transcendante, il n’a pas de liberté de choix mais n’éprouve pas, ou peu, de sentiment d’angoisse (impression d’harmonie, absence de compétitivité…). Dans la société moderne, l’individu a plus de libertés  , notamment dans le choix de ses propres normes et représentations sociales. Cependant, cette liberté grandissante peut engendrer un sentiment de panique et de perte de repères (peur de se tromper, peur de « rater sa vie », de ne pas y arriver etc)

Aujourd’hui, les sociologues parlent d’hypermodernité pour désigner les sociétés contemporaines (lire à ce sujet: « L’individu hypermoderne » de Nicole Aubert, 2004 ) .  La déconstruction des catégories traditionnelles et le relativisme culturel offrent à l’individu, une palette de choix plus large et qui se multiplie de façon quasi exponentielle. La théorie du genre arrive dans ce contexte là: elle remet en question des catégories de représentation (masculin/féminin) qui ont été,  jusqu’aux années 1960, épargnées par la mouvance moderne.

Mais que se passera-t-il quand la modernité nous permettra d’envisager de plus audacieuses « déconstructions » ?

Du relativisme au transhumanisme

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Ce questionnement devient inévitable: comment réagira-t-on lorsque l’on sera en mesure, non  seulement de concevoir nos propres représentations de genre et modifier notre sexe biologique en adéquation avec ses représentations, mais également de choisir jusqu’à la nature même de notre enveloppe corporelle ?

Comme le concept de l’Humanité est, au même titre que les représentations de genre, une construction culturelle indépendante de toute transcendance naturelle ou surnaturelle, cette représentation sera-t-elle exclusive à notre espèce biologique (Homo sapiens) où recouvrira-t-elle d’autres formes d’intelligence ? (artificielle, par exemple. La liberté de l’individu à disposer de son corps aura-t-elle des limites ? Et sur quelle éthique nous baserons-nous pour définir ces limites ?

Ce sont toutes ces questions là qui rendent le débat et la réflexion nécessaires, au lieu du rejet impulsif et de la tabouisation. Car quand bien même la prudence dans le progrès est indispensable, le conservatisme irrationnel et rétrograde reste une position fatale pour les sociétés humaines, et l’histoire est là pour nous le rappeler.

Les questions que nous devrons nous poser à ce sujet, sont aussi nombreuses que les choix qu’auront à faire les générations futures. Et ne nous y trompons pas, le retour de bâton sera aussi impétueux que la « révolution » qui l’aura provoqué…

Anouar El Hajjami pour l’Association Française Transhumaniste :Technoprog !

[1] Plus aux Etats-unis qu’en France ceci dit, alors que les premiers penseurs des gender studies se sont très largement basés sur les écrits de philosophes français comme Derrida, Foucault, ou Lyotard…d’où d’ailleurs l’appellation : «French theory »

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À propos de Association Française Transhumaniste : Technoprog!

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3 Responses to “Pourquoi la théorie du genre effraie-t-elle encore?” Subscribe

  1. manub 08/11/2011 at 21:10 #

    Ce texte c’est pour moi du pseudo-transhumanisme. Le vrai transhumanisme, c’est le prolongement des lumières, de la modernité, du progressisme et de l’utilisation des sciences et des techniques et non pas de la postmodernité qui se caractérise justement par l’abandon du progrès, de la science et des techniques au profit du relativisme et du “tout se vaut”. Je récuse ce texte en tant que transhumaniste. Un transhumaniste doit penser la diversité des identités à partir de positions naturalistes, scientifiques, individuelles et progressistes et non pas telle que des constructions sociales ou culturelles basées sur le “tout se vaut” et le retour du tribalisme ou du collectivisme postmoderne. Cette association Française Transhumaniste “Technoprog !” fait fausse route. Le discours de Anouar El Hajjami est totalement inaudible pour un véritable transhumaniste. Il ne représente que lui-même. ça ressemble au discours d’un mauvais sociologue. relier le transhumanisme avec la french théory de derrida et sa bande de technophobes, c’est quand même énorme, il fallait oser !

  2. Marc 09/11/2011 at 17:28 #

    Bonjour Manub,
    Peut-être serait-il nécessaire de reconnaître qu’il n’y a pas “un” et un seul “vrai Transhumanisme” (défini par quel dogme ?).
    De même, il me paraît très gênant de devoir lire une phrase commençant par “Un transhumaniste doit penser …”.

    Pour ma part, je me dis que peu importe que les théories qui invitent à se libérer du déterminisme de la définition des genres soient à classer ou non dans le Postmodernisme. Le plus important me parait ce qu’elles ont a offrir en terme de liberté, donc d’épanouissement et de bonheur possible.

    Cordialement

    Ps : avant de dire si la route est bonne ou mauvaise, ne faudrait-il pas en faire un brin ensemble ?-)

  3. Anouar 12/11/2011 at 23:56 #

    Manub,

    Je regrette que vous ayez une vision aussi superficielle et caricaturale des philosophes de la postmodernité. Contrairement à ce que vous semblez croire, il ne s’agit nullement de “vulgaires technophobes” gratuitement opposés au progrès scientifique. Je ne vais malheureusement pas pouvoir vous en dire plus sur les philosophies en question car cela nécessiterait plusieurs dizaines de pages, d’autant plus que ce n’est pas le sujet de mon article (la référence aux théories postmodernes ne sont là que pour situer le contexte socio-historique dans lequel nous vivons). Je tiens cependant à réagir par rapport à votre vision du Transhumanisme.

    Tout d’abord, sachez que je suis aussi imprégné des idées des Lumières que vous pouvez l’être. Je suis d’accord avec vous quand vous dites que le Transhumanisme est un prolongement des Lumières dans le sens où ce mouvement défend des valeurs similaires à celles des philosophes humanistes et droits-de-lhommistes (émancipation de l’Homme, bien-être, libertés individuelles etc) . Notre différend se situe au niveau de la définition que chacun d’entre nous donne à la société transhumaniste. Bien que je sois personnellement convaincu des bienfaits du progrès, je n’en fais pas pour autant un projet de société que je chercherais à imposer à tout prix. Ce que je défends d’abord en tant que membre de l’Association Française Transhumaniste, c’est le droit de chaque individu de décider librement de sa propre évolution en ayant accès à tout ce que la science pourra mettre à notre disposition dans les années à venir. Que mon voisin envisage l’augmentation humaine différemment et se fasse implanter des cornes pour aller courir dans un champs de lavande, cela ne me concerne pas ! Du moment que cette augmentation ne compromette pas les libertés des autres, je ne vais certainement pas la lui refuser au motif qu’elle ne s’inscrit pas dans la « noble démarche » du progrès humain tel que je l’entends en tant que voltairien convaincu.

    Et c’est dans cette optique là que je m’intéresse aux philosophies postmodernes, celles-ci se présentent comme un mouvement de contestation après une période historique difficile, durant laquelle le progrès et la modernité ont été utilisés à tord et à travers comme des valeurs transcendantes et indiscutables par des idéologies de l’exclusion[1], qui sont d’ailleurs essentiellement anti-modernes et anti-Lumières… La manière dont le « Progrès» a été utilisé pour imposer ces idéologies dangereuses, a provoqué la réaction qui consiste justement à « désacraliser » le Progrès pour dé-justifier les massacres qui se sont fait en son nom de la même manière que les philosophes des Lumières ont désacralisé « Dieu » pour dé-justifier les guerres de religion.

    Le Transhumanisme tel que je le conçois, est un mouvement de pensée philosophique qui doit demeurer libre de toute trajectoire unique et ne devrait imposer aucune vision figée de la société de demain. D’ailleurs, comme Marc, je ne comprends pas du tout la division que vous faites entre un « vrai » et un « pseudo » transhumaniste…à vous entendre, on croirait avoir affaire à un dogme, or ce n’est pas le cas. Et ce n’est pas parce que je crois au progrès que je devrais refuser d’analyser tout discours de pensée jugé « technophobe » puisque ces réactions font partie des questionnements que doit aborder le mouvement.

    Enfin, pour revenir aux Lumières, je dirais que je préfère un transhumanisme démocratique à une quelconque forme de « despotisme éclairé » même si les valeurs qu’imposerait un tel despotisme correspondaient à mes convictions personnelles.

    Au plaisir de vous lire,

    Anouar

    [1] Je pense particulièrement au fascisme et son idéal de « pureté » (extermination des jugés « impurs » et/ou « faibles »), le communisme et son idéal d’égalitarisme transcendant (extermination des jugés « bourgeois » et/ou « pensant bourgeois ») et le libéralisme avec son idéal du tout-sécuritaire (extermination des jugés « marginaux» et/ou « délinquants»)

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