« Truth goggles» , autrement dit « les lunettes de la vérité » : c’est le nom qu’a choisi Dan Shultz, un étudiant américain en informatique, pour un logiciel étonnant qu’il conçoit au sein du prestigieux MIT Media Lab. Intégré à votre navigateur web, ce programme vous signalera automatiquement les affirmations fausses ou douteuses qui sont publiées sur les sites d’information. Imaginons qu’un site de presse reprenne les propos d’un responsable selon lequel « le pouvoir d’achat augmente en France de façon constante depuis que Nicolas Sarkozy a été élu président de la République », et cette phrase apparaîtra immédiatement surlignée. Quelle meilleure manière d’inciter les lecteurs, et tout particulièrement les journalistes eux-mêmes, à se méfier des arguments assénés par les candidats et leurs équipes de communiquants ?
Ce projet de détecteur de mensonge n’est en réalité pas totalement automatique : les journalistes du site américain PolitiFact vérifient les faits, alimentant ainsi une base de données sur laquelle s’appuie le logiciel. Celui-ci ne sera pas d’ailleurs disponible pour le public français avant un moment. Mais il témoigne surtout d’un phénomène qui connaît aujourd’hui une ampleur sans précédent : la multiplication des projets informatiques ayant pour but de rendre le journalisme plus objectif. Aux Etats-Unis surtout, une myriade de projets vise à équiper les journalistes pour qu’ils tiennent un discours plus objectif sur le monde qui nous entoure. Mais que signifie ce phénomène ?
Les travaux de l’historien américain Theodore Porter peuvent nous aider à y voir plus clair. Dans le livre Trust in Numbers, publié en 1995, il étudie plusieurs professions qui ont fait le choix d’une plus grande objectivité à une époque précise de leur histoire. Ce fut le cas des comptables américains, qui décidèrent dans les années 1930 de mettre en place un ensemble de procédures standardisées dans l’examen des comptes des entreprises. Jusqu’à cette date, ils se considéraient comme des experts dont le jugement était indépendant et ne de
vait pas être contraint par des règles trop précises. C’est à contrecœur que la profession a accepté de standardiser ses pratiques durant la crise économique des années 1930, et ce afin de conserver leur autonomie à l’égard des pouvoirs publics et de leurs concurrents. Selon Theodore Porter, il est faux de s’imaginer que les professionnels recherchent systématiquement l’objectivité, et que ce sont les pressions politiques ou commerciales qui les conduiraient à compromettre leurs idéaux. En réalité, explique-t-il, la recherche d’une plus grande objectivité tient au fait que les professionnels doivent parfois accepter de modifier leurs pratiques habituelles afin de conserver leur statut.
Les journalistes placent depuis longtemps la quête de l’objectivité au cœur de leur identité collective, en faisant de la vérification des faits une norme majeure. Mais l’attrait actuel que présentent les outils informatiques chez certains journalistes a peut-être quelque chose à voir avec la situation fragile dans laquelle ceux-ci se trouvent aujourd’hui. À l’image des comptables américains décrits par Theodore Porter, les journalistes sont aujourd’hui plutôt déconsidérés par une partie de la population, qui d’ailleurs semble moins prête à payer leurs services. Ils subissent aussi la concurrence d’individus – blogueurs, communicants, etc. – qui prétendent offrir un service comparable. Dans ce contexte, les outils informatiques peuvent leur apparaître comme un moyen de renforcer leur propre autorité, et finalement de sauvegarder leur position dans la société. C’est là au moins un aspect positif de la crise actuelle de la presse : attendons-nous à voir se multiplier, dans les mois et les années à venir, les projets informatiques visant à accroître la précision des « lunettes de la vérité » que portent les journalistes !
Crédit photo home : Niccolò Caranti / Flickr
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