World Wide Web : la république indépendante du .42

Face aux polémiques sur la neutralité du réseaux et aux dérives commerciales du Net, 42Registry est une expérience dont le but est de créer une zone du web alternative, réservée aux contenus libres et gérée par la communauté.
Article par : Mael Inizan


L’expérience est née un soir de janvier 2010 sur un chat IRC. « Nous sommes arrivés au constat que le web s’éloignait de son idéologie initiale, notamment en prenant une direction de plus en plus commerciale. L’idée de départ était donc de créer une extension d’internet réservée aux contenus libres et au partage des connaissances. Un web que l’on pourrait modérer pour y retrouver les idéaux fondateurs d’internet », explique Romain Rivière, contrôleur aérien et l’un des quatre initiateurs de 42Registry.

Promouvoir la philosophie du libre

Derrière son écran, il décide avec Colin Brigato (ingénieur système), Rémi Labeyrie et Franklin Raccah (étudiants en informatique) de créer une zone du web exclusivement dédiée à la promotion de la philosophie du libre. Ensemble, ils se lancent dans la création de leur propre TLD (Top Level Domain ou nom de domaine de premier niveau, à l’image des .com, .fr ou autres .org). Puisque que le projet est porté par des Geeks, ce sera le .42, en référence la célèbre réponse à « la grande question sur la vie, l’univers et le reste » de l’œuvre de l’écrivain Douglas Adams, H2G2 (The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy). « L’objectif de l’expérience est de réunir tous les acteurs de la communauté des libristes. La seule condition pour obtenir un TLD en .42 est de proposer un contenu libre qui participe au partage des connaissances. Peu importe que le site traite des nouvelles technologie ou de la pêche à la ligne, ou même qu’il ait une activité commerciale annexe », résume Colin Brigato. L’expérience est lancée. L’association 42Registry voit le jour dans la foulée et, trois mois plus tard, les quatre comparses investissent 4 000 euros dans la location de serveurs pendant un an.

L’affaire Wikileaks et la neutralité du Net

Au départ, 42Registry n’est pas portée par une idéologie libertaire ou cyber-dissidente. Les quatre initiateurs du projet veulent tout naturellement enregistrer leur TLD auprès de l’ICANN, l’autorité de régulation de droit américain qui gère l’attribution des noms de domaine de premier niveau. Un double problème se pose alors. D’abord l’ICANN ne reconnaît pas les TLD numériques. Ensuite, les seuls frais dossiers atteignent 100 000 $, sans compter les nécessaires investissements dans l’infrastructure. Nous sommes en décembre 2010 et l’expérience aurait pu s’arrêter là.

C’était sans compter sur l’affaire Wikileaks, qui éclate au même moment. Avec le « Cablegate », le site lanceur d’alerte s’attire les foudres de la diplomatie américaine et internationale. Pendant plusieurs jours, Wikileaks est la cible de nombreuse attaques par déni de service (DoS). Hébergeur du nom de domaine « wikileaks.org », EveryDNS décide unilatéralement de fermer le service, rendant le site inaccessible à son nom de domaine habituel. La société, qui comptent plus de 500 000 clients à travers le monde, prétend que les attaques menaçaient la stabilité de son infrastructure. Mais, les suspicions sont trop fortes. De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer l’invention du gouvernement américain, prétendant que de par sa taille EveryDNS avait largement la capacité d’absorber la hausse du trafic. De son côté, l’ICANN reste silencieuse. « Le fait qu’un intermédiaire technique placé sous l’égide de l’ICANN puisse couper un accès sans décision de justice pose un véritable problème du point de vue de la neutralité du réseau », explique Romain Rivière. « L’affaire Wikileaks a montré qu’il était nécessaire de proposer des TLD qui ne soient pas soumis à l’ICANN. Internet est beaucoup plus large que le web dit ‘officiel’ », ajoute Colin Brigato.

« 300 noms de domaine en deux jours »

Les quatre compères abandonnent alors totalement l’idée de s’enregistrer auprès de l’ICANN. 42Registry se rapproche dès lors de Global-Anycast, un projet français qui travail sur une racine alternative à l’ICANN et dont le but est de bâtir une infrastructure résistant aux diverses attaques employant un quelconque moyen de saturation (attaque) ou de pression politique. Basée sur la redondance des adresses IP, l’architecture même de l’infrastructure de Global-Anycast rend en effet beaucoup plus difficile pour un seul intermédiaire de couper l’accès à un nom de domaine.

L’affaire Wikileaks donne ainsi une publicité inattendue à 42Registry. En quelques jours, l’expérience échappe presque aux mains des quatre initiateurs du projet. Après la publication d’un seul article sur le blog GeekFault, ils reçoivent 300 demandes d’enregistrement de noms de domaine en seulement deux jours. « À 150 enregistrements tout a pété, nous n’étions pas du tout près pour un tel succès », se souvient Colin Brigato. Surtout, ils obtiennent le soutien de personnalités du monde du libre et de prestataires techniques : Tristan Nitot (président de Mozilla Europe), Jérémie Zimmermann (porte-parole de la Quadrature du Net), Jean-Michel Planche (pionnier du net en France), Benjamin Bayart, (président du fournisseur d’accès associatif FDN). Deux semaines plus tard, plus 1 500 noms de domaine en .42 ont été enregistrés, parmi lesquel Wikileaks.42, « qui n’a pas été déposé pas Julien Assange », s’empresse de préciser Romain Rivière. A la date de publication de cet article, l’expérience compte 2 100 domaines accepté.

Démocratiser les .42

Passer outre l’ICANN pose cependant un sérieux problème. Pour accéder aux sites en .42, les internautes doivent configurer leur « résolveur » ou utiliser un serveur DNS (un service qui permet d’établir une correspondance entre une adresse IP et un nom de domaine) capable de résoudre les noms de domaine en .42. Une procédure qui demande de « mettre les mains de le cambouis » et qui exige un minimum de compétence en informatique. C’est l’une des principale critique faite à 42Registry : construire un TLD en du « dehors du web officiel » reviendrait-il à créer un ghetto de geek et de libristes fermé au monde extérieur ?

« Nous n’avons jamais prétendu proposer une solution facile et universelle. Nous entamons aujourd’hui un travail de pédagogie pour essayer de démocratiser les .42. Ça demande un peu de temps », répond simplement Colin Brigato. 42Registry a reçu le soutien d’un certain nombre de prestataires techniques – à l’image du fournisseur d’accès à Internet Nerim, des hébergeurs L’Autre Net, GlobalNet et Absoligth ou encore du résolveur GeekNode – qui permettent de simplifier les procédures. Les tutoriels disponibles sur les sites de l’expérience sont encore aujourd’hui réservés aux utilisateurs avertis, mais 42Registry prépare le lancement d’un nouveau site destiné au grand public. Les internautes pourront notamment y trouver un tutoriel en « 7 clics », bien plus accessible à l’utilisateur moyen. « Il faut créer un cercle vertueux en sortant de la communauté des seuls geeks. Plus nous arriverons à toucher d’internautes et plus nous disposerons de contenu, plus il sera facile de faire pression sur les fournisseurs d’accès internet (FAI) grand public pour qu’ils reconnaissent eux-même les noms de domaine en .42 », explique Colin Brigato. Depuis deux semaines, c’est déjà le cas pour Bouygues Telecom. Les abonnés du FAI peuvent ainsi accéder à un site en .42, comme à n’importe quel « .fr » ou « .com », sans aucune formalité supplémentaire.

Inventer un modèle de Gouvernance 2.0

Mais comment garantir la neutralité du .42 ? Comment éviter à l’expérience de tomber dans les travers qu’elle dénonce ? .42 est un TLD restrictif. Chaque demande d’enregistrement doit être validé. Censure, opacité de la procédure… 42Registry doit faire face à une volée de critiques. « 42 Registry modère à priori les contenus politiquement incorrects, je me demande si même à Cuba ils font ça », s’emporte le blogueur Frédéric de Villamil. « Nous n’avions pas prévu de nous lancer avant au moins quelques semaines de plus et nous avons un peu été dépassé par l’engouement autour de notre projet. La plupart des critiques viennent de la première version de notre charte. Elle était trop restrictive. Elle a depuis été modifiée à deux reprises avec la communauté », répond Colin Brigato. Le co-fondateur de l’expérience précise qu’ils ne filtrent aucune thématique, ni aucune idéologie. Le contrôle ne porte pas sur le contenu, mais sur l’adhésion à une certaines philosophie du libre et la conformité avec la charte. « Sur le principe, même un site nazi pourrait avoir un nom de domaine en .42, ce n’est pas à nous de dire si il est politiquement correct, ou même légal », ajoute-il.

De toute façon, le processus de validation reposera sur la communauté. Les quatre initiateurs de l’expérience travaillent en ce moment même à la mise en place d’une plate-forme de vote. Chaque détenteur d’un nom de domaine en .42 disposera alors d’une voix pour se prononcer sur chaque nouvelle demande d’inscription. Ils réfléchissent également à la création d’un équivalent d’un « conseil constitutionnel », dont les membres serait élus, et devant lequel il serait possible de faire appel lorsqu’une une demande d’inscription est rejetée. « On s’est d’abord concentré sur les questions techniques, aujourd’hui c’est tout le système de gouvernance qu’il faut encore inventer », conclue Romain Rivière.

Crédits photos : Fiederels / Flickr ; AndersSteenNilsen / Flickr ; manifestation de soutien à Julien Assange, le 10 décembre 2010 à Sydney Adam_flix / Flickr.

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Pour sortir un article il faudra lui passer sur le corps. Mael ne rigole pas avec la technique journalistique. Son parcours dans le monde impitoyable des médias lui permet d’acquérir une rigueur désarmante. Après avoir fait ses premières armes dans la PQR bretonne, Rue89, LeMonde.fr, Liberation.fr et avoir décroché son premier poste chez Satellinet, Mael fait le choix du frisson en intégrant une rédaction under construction (...)

3 Responses to “World Wide Web : la république indépendante du .42” Subscribe

  1. Fulax 25/01/2011 at 12:25 #

    À noter que certains FAI résolvent les .42, sans besoin d’intervention de l’internaute sur sa configuration, à savoir : Nerim, FDN et Bouygues Telecom (le dernier étant le seul orienté “grand public”).
    http://wiki.42registry.org/page/Main_Page/fr#FAI_qui_r.C3.A9solvent_la_zone_.42

  2. gigigan 25/01/2011 at 12:41 #

    Hum pourquoi ça marche direct chez moi ? c’est pas sensé ne marcher qu’en faisant un configuration spéciale ?

  3. gigigan 25/01/2011 at 12:42 #

    OK j’ai ma réponse entre temps (c’est dur à dire mais merci BT)

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